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Publié par Jean-Pierre FORESTIER

L'essentiel : Au cours de l’évolution, Homo sapiens s’est domestiqué en même temps qu’il domestiquait le loup, la chèvre, l’oie, etc. … et aussi le blé, le riz, etc.

La « (grande) fatigue » ou la « lassitude » de Nietzsche correspondent à la domestication de l’homme.

L’Homme domestiqué s’est choisi comme Maître d’abord des bisons, des lions, … puis des taureaux, puis des dieux hiérarchisés à l’image de ses sociétés, puis enfin un seul dieu universel.

 

Domestication réciproque

Domestiquer, verbe transitif : Rendre domestique des animaux sauvages

Domestique, adjectif : Qui appartient à la maison…
          Dictionnaire usuel. Quillet Flammarion. Édition 1973

 

« En prenant la décision de se fixer, l’homme a créé l’engrenage de sa propre domestication. [...] Cette socialisation de l’individu, secondairement complétée par la domestication des plantes et des animaux, a finalement fait de lui un être totalement dépendant de ses propres choix culturels », avait écrit en 2011 l’archéologue Jean Guilaine dans son livre Caïn, Abel, Ötzi, l’héritage néolithique. Hervé Le Guyader le rappelle dans son excellent article

L’Homme s’est-il autodomestiqué ? (Pour la Science. Janvier 2018, dont j'ai repris certaines illustrations)

  

La confrontation de travaux scientifiques récents notamment par la génomique, confirme que l’Homme a bien été domestiqué.

 

 

Attention : Si le loup a bien été domestiqué par Homo – facilement, en recueillant des petits louveteaux et en les mettant au sein d’une femme allaitante – Homo sapiens n’a pas été domestiqué à partir d’Homo neanderthalensis ! Ils avaient juste un (des?) ancêtre commun. Le sens de la domestication indiqué sur la figure fait référence à l’apparition de caractères connus liés à la domestication des mammifères. Par contre nous devrons considérer que le génome des Européens contient quelques pourcents de celui de H. neanderthalensis !

 

À la question : « Par qui ? », Le Guyader passe par différentes hypothèses, puis ne reculant devant aucune audace, il fait remarquer sur l’exemple de la culture du riz qu’il est difficile, en biologiste, de dire qui de l’Homme ou du Riz, lequel a domestiqué l’autre !

« Un biologiste assurerait que le riz a domestiqué l’homme... Et il en est de même pour les autres grandes cultures vivrières (blé, maïs, pommes de terre, manioc, etc.), dont l’expansion et la productivité ont décuplé, même si fruits, graines ou tubercules sont mangés par l’homme... »

Non seulement l’article de Hervé Le Guyader est extrêmement pertinent, mais il sonne à l’unisson avec les interrogations de Friedrich Nietzsche.

 

Il suffit de remplacer la « (grande) fatigue » ou la « lassitude » de Nietzsche par « domestication » ! « Nous sommes fatigués de l'homme... », devient : « Nous sommes domestiqués par l’homme ». Plus subtil : « Je suis fatigué de me sentir domestiqué [fatigué] --qu’est-ce que le nihilisme aujourd’hui, sinon cela ?».

[Les mots utilisés par Nietzsche sont entre crochets]

 

 « Aujourd’hui, nous ne voyons rien qui veuille devenir plus grand, nous pressentons que l’on ne cesse de s’autodomestiquer [décliner], de se domestiquer [décliner] pour devenir plus inconsistant, plus gentil, plus prudent, plus à son aise, plus médiocre, plus indifférent, plus chinois, plus chrétien — l’homme, cela ne fait aucun doute, ne cesse de devenir plus domestiqué [meilleur] »

L’inconsistance, la gentillesse, la prudence, l’aisance, etc. ne sont-elles pas exactement les qualités de l’animal domestique d’Hervé Le Guyader ?

Dans le brouillon d’une préface destinée au livre La volonté de puissance on peut lire sous la plume de Nietzsche : « Une longue réflexion sur la physiologie de l’épuisement m’a obligé à me demander jusqu’à quel point les jugements des domestiqués [épuisés] ont pénétré dans le monde des valeurs. Le résultat auquel je suis parvenu fut aussi surprenant que possible, même pour moi, qui était déjà familier de plus d’un monde inconnu : je trouvai que tous les jugements suprêmes de valeur, tous ceux qui dominent l’Humanité, du moins l’Humanité domestiquée, peuvent être ramenés à des jugements de domestiqués [d’épuisés].  C’est à moi d’enseigner que le crime, le célibat* , la maladie sont des conséquences de la domestication [l’épuisement] ; sous les noms les plus saints j’ai démasqué les tendances destructrices. On a appelé dieu ce qui affaiblit enseigne et inocule la faiblesse, j’ai trouvé que l’homme bon était une forme d’auto acquiescement de la décadence. » 

  

L’Humanité domestiquée,

le mot est lâché. Le philosophe avant le biologiste !

 

En zoologiste, Darwin, dans La Filiation de l’homme, en 1871, l’avait soupçonné sans l’énoncer; mais en philosophe, auteur d’Humain, trop humain avait vu dès la fin du XIXe siècle que l’Homme a bien été domestiqué.

En philosophe également, au XVIe siècle, Étienne de La Boétie, dans son Discours de la servitude volontaire nous propose : « Cherchons donc à  comprendre, si c’est possible, comment cette opiniâtre volonté de servir s’est enracinée si profond qu’on croirait que l’amour même de la liberté n’est pas si naturel. » Cette opiniâtre volonté de servir n’est-elle pas celle de la domestication ?

 

Ni Hervé Le Guyader ni Friedrich Nietzsche ne se demandent si la sagesse de H. sapiens tient à sa domestication ou à sa lassitude

… ou bien à l’inverse :

 

Faut-il être domestiqué pour devenir sage/sapiens ?
Faut-il être domestiqué pour être civilisé?

 

Questions impertinentes, mais avant de revenir à ce qu’« On a appelé dieu » faisons quelques détours et en premier suivons encore Nietzsche dans sa visite du temple de Delphes, l’auteur de La naissance de la tragédie, voit dans les deux portes opposées du temple, celle consacrée à Apollon, l’autre à Dionysos, une opposition entre la partie sage (domestiquée) de l’Homme à sa partie sauvage, celle de l’hybris.

Pour Socrate, quand son fameux démon s’assoupit, l’homme ne revient-il pas simplement à l’état domestiqué ?

  Selon la classification que je propose en Régnants et en Conquérants, l’Homme domestiqué appartient aux premiers, et le Rebelle, le sauvage aux seconds.

 

Si « Dieu est mort ! » comme le clame Nietzsche, c’est qu’antérieurement il était vivant !

Et si « … c'est nous qui l'avons tué ! », c’est aussi nous qui l’avons inventé !

Pas de Domestique sans Maître.

Un animal domestiqué a un maître « qui affaiblit, enseigne et inocule la faiblesse », un Maître placé au dessus du Tyran que décrit La Boétie.

       Quand ils eurent construit leurs maisons et leur propre domestication, les hommes durent se trouver un maître.

Ils auraient pu, comme nous y engage Spinoza, choisir la Nature, la nature dans son ensemble, cette nature si puissante et mystérieuse. Mais aux hommes domestiqués, il fallait un Maître identifiable.

Le pluriel est important et j’aurais dû écrire

L’homme domestiqué est aussi un animal social, il est en relation pendant sa vie avec entre 150 et 300 autres Homo sapiens, tandis que H. néandertalis ne connaissait qu’une dizaine de ses semblables.

 

Les rites d’allégeance à un maître renforcent la cohésion sociale des domestiques fidèles .

Les Maîtres de l’humanité domestiquées

 

Lors du début de l’engrenage de sa propre domestication, au Paléolithique, l’Homme avait affiché des bisons, des lions, … sur des grottes.  Ils représentaient pour lui l’expression de la toute puissance de la Nature.

    Plus tard, ce ne fut pas le Blé (en réalité déjà l’épeautre et l’amidonnier) qui apparut sur les murs des maisons de l’antique Çatal Hüyük, mais des Taureaux auxquels, peut-être pour faire bonne mesure et surtout parce que la Civilisation a commencé avec des couples unis et égaux, l’Homme du Néolithique, définitivement sapiens, ajouta une Déesse de la fécondité.

      Le Maître spirituel se doubla souvent d’un Maître temporel, comme en Égypte où les premiers pharaons furent représentés en taureaux.

     Après avoir levé les yeux vers les cieux, les Basques se choisirent deux grand-mères, le Soleil et la Lune [note 01]. Beaucoup de peuples firent un choix semblable, mais sans que ces astres soient du genre féminin.

 

Une fois inventée la hiérarchie entre les hommes, quelques dieux crées à l’image des hommes devinrent les maîtres des Hommes domestiqués. Et Socrate put dire que l'homme est le seul des animaux à croire à des dieux.

 

Pas de Domestiques sans un Maître.

Plusieurs domestiques, mais un seul maître    

Un dieu unique donna à Maître une puissance universelle. Par exemple, Catholique peut se traduire du grec, katholikos, par universel.

Les exigences de ce Maître, celles qui règlent la servitude/domestication des hommes, Spinoza les a parfaitement analysées dès son Chapitre II : « La règle de la vie vertueuse, c’est-à-dire la vie véritable, le culte et l’amour de Dieu [ordonné par Moïse], furent donc pour eux [les Hébreux] une servitude, bien plus qu’une vraie liberté, une grâce et un don de Dieu. »

 

Quand à Freud, dès 1908, il annonce qu’un rituel religieux ressemble à un symptôme de névrose obsessionnelle

Cette névrose serait-elle celle de l’homme domestiqué ?

 

 

Comme le premier l'annonça Thalès et l’école des physiologues de Milet, 600 ans avant J.-C., ces considérations biologiques restent indépendantes de la foi de chacun en ses dieux ou son Dieu.

En convoquant de nouveau Spinoza, pour lequel Dieu est dans tout ce qui est, c'est à dire qu'il est immanent à la Nature, Dieu est dans la nature de l’Homme domestiqué et dans le Maître que l’homme domestiqué s’est crée. Dieu est dans Dieu.

   La Bible ne révèle-t-elle pas la même interdépendance quand Dieu dit à Moïse (Exode 3:14) : « Je suis Celui qui est » ?

 

Et puis vinrent (voir cet article :)

les Smartphones et l'Intelligence artificielle .....

 

Jean-Pierre FORESTIER

Biophysicien, Ingénieur de la Beauté, apprenti bio-philosophe

Note 01 : Basques

Tous les peuples n'ont pas été également auto-domestiqués ; dans leur fierté toujours un peu rugueuse, les Basques ne considèrent ni le Soleil, ni la Lune, ni même la Dame (Mari, qui représente l’ensemble de la nature terrestre) comme des dieux, et encore moins des maîtres. Je suis de l’avis de Claude Labat quand il écrit dans Libre parcours dans la mythologie basque : « Aucune divinité n’intervient pour guider [les Basques] ou leur imposer une trajectoire donnée ». Les superbes dessins, où la féminité des deux grands-mères est bien marquée, sont également empruntés à Claude Labat.

 

 

CélibatPersonnellement, et contrairement à Céline Denat (de l’Université de Reims Champagne Ardennes, invitée par Adèle Van Reeth dans Les Chemins de la philosophie le 18 décembre 2017) qui y voit dans « célibat » le rejet de la sensualité, je comprends le célibat comme le rejet d’une descendance.

Je pense que Nietzsche fait référence aux antiques cités grecques où le célibataire était rejeté socialement, par exemple en n’étant pas autoriser à assister à certaines fêtes et mystères, et/ou en étant taxé.

Cette taxation dura à Athènes au moins jusqu’à Solon, puisque le père de la « démocratie », célibataire lui-même fit cesser le prélèvement cet impôt.

 

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