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Publié par Jean-Pierre FORESTIER

retour vers
Emma, la Rebelle du Néolithique. Les Abandonnés

Je connaissais enfin l’émouvant mystère de la banquette de Michel.
L’apaisement, la sérénité et la communion de Michel avec feue son épouse se rependaient progressivement en moi et, doucement, je m’habituais à être assise sur un tombeau.

D’autres aspects de ce curieux logis m’intriguaient, notamment ce trophée de taureau. Je commençais mon questionnement de manière détournée.

- Dans cette rébellion contre les règles des Nomades, c’est vous, Michel, qui avez tenu le premier rang …

- Si tu te souviens bien, Euphrosine, il me semble que c’était Emazte matxinoa - Emma, mon épouse qui en a tenu ce premier rang !

- Votre épouse, votre petite fille, cette jeune femme enceinte et quand même un peu, vous-même. Vous quatre, vous avez été le fer de lance, ou si vous préférez, vous avez été le noyau des Rebelles, et pourtant il me semble que vous vivez dans un logis identique à ceux tous les habitants de ce village …

- …

Le sourcil noir s’envola, interrogatif, presque courroucé, ne n’est que quand le blanc rejoignit le noir que Michel répondit :

- Pourquoi voudrais-tu, Euphrosine, que je vive ailleurs ? Ce logis me suffit largement. J’y ai mes habitudes. Ma petite fille et son époux n’habite pas très loin. Elle vient me voir, et même si elle ne vient pas, je sais qu’elle s’informe.
          Ce village grandit, mais il reste encore petit, de tout ce qui se passe, ma petite-fille en est vite avertie !
La nuit, pour me tenir compagnie, deux ou trois Chevreaux, parmi ceux qui sont venus boire un peu de soupe, viennent souvent dormir ici. Surtout l’hiver, car mes fourrures sont renommées pour leur chaleur.
L’été, c'est sur les terrasses que nous dormons, les voisins ne sont jamais très loin.
Pour en revenir au sens que je crois avoir décelé dans ta question : si je mets de côté les vieux qui se sont laissé mourir pour se conformer à la règle, je dirais que c’est l’ensemble du groupe qui s’est rebellé, alors pourquoi voudrais-tu, Euphrosine, que, moi, je sois distingué ?

- Ces cornes de grand taureau accrochées au mur ne sont-ils pas la marque d’une distinction ?

- Elles m’ont été offertes par le village, c’est vrai, Euphrosine, d’ailleurs, en même temps que les fourrures. Était-ce pour mon grand âge ? Un jeune homme et une jeune femme … cette jeune femme était la fille de la femme enceinte abandonnée avec nous, tu t’en souviens !

- Bien entendu, Michel. Elle était peut-être votre petite-fille !

- Oui, Euphrosine, puisque sa mère aurait pu être ma fille !
Ils sont venus ensemble, en couple, accrocher ce trophée, au nom de toute la communauté.

- Le taureau n’est-il pas un symbole, un animal quasi-divin, un Héros de la Nature ?

- …

- Ce trophée ne peut que vous honorer !

- Oui, bien entendu, Euphrosine. Apercevant la mort se rapprocher chaque jour davantage, j’aurais préféré un trophée de cerf, pour m’aider le moment venu …

- … à passer. Mais c’est un taureau qui est ici en face de la banquette.

- Si ce trophée, a été accroché presque sans un mot, il a été accompagné de profonds signes de respects et de reconnaissance. Peu de temps avant, j’avais placé moi-même dans la banquette les restes de mon épouse.

J’avais presque oublié où j’étais assise. Le petit spasme des muscles de mes cuisses n’échappa pas à Michel, y vit-il une vénération d’Emma ? c’est possible, car il hocha respectueusement la tête, posa une main à plat sur la banquette, avant de continuer avec fermeté :  

N’était-ce pas plus Emma que moi, que le village voulait honorer ?  

- Lors des prochains Grands Rassemblement, Emma sera-t-elle l’Héroïne pour laquelle vous conterez l’histoire syllabe après syllabe sur un ton monotone ?

- L’idée a été émise, Euphrosine. J’y ai immédiatement souscris. Emazte matxinoa - Emma serait l’Héroïne de la Sédentarisation, de la tribu des Sédentaires. Il reste à écrire son histoire.

- Qui mieux que vous pourrait s’en charger, Michel ?

- Je n’ai aucun don pour déclamer.

- Alors, le chef de votre village ?

- … ?

- N’y a-t-il pas de chef dans votre village, Michel ?

- Au début, nous campions plus que nous habitions. Nous étions des Nomades réfugiés dans ces bâtiments utilisés pour la fabrication de notre boisson d'élévation spirituelle. Tous les Abandonnés se réunissaient autour de la soupe.

- Votre soupe, Michel !

- Il est vrai qu’il m’arrivait souvent de préparer la soupe commune, et Ou de jouer de la flute.
Autour de cette soupe, chacun parlait des travaux entrepris et de ceux que nous pourrions entreprendre. N’oublie pas, Euphrosine, que pendant longtemps, notre seul objectif, quasi mythique, était notre survie. La survie, Euphrosine, ne peut être que collective. Les décisions pour survivre sont collectives. Il n’y avait pas de chef.

- Il y eut tout de même un guide, ou plutôt une guide, Emma, votre épouse !

- … Permets-moi, quelques instants, de communier avec son souvenir.

- …

- …

- Je vois que vous mettez une main ou deux à plat sur la banquette. Est-ce une façon d’entrer en contact avec elle ?

- C’est une de mes façons, Euphrosine, chacun a les siennes, il n’y a pas de rituel commun.
Pour en revenir à ta question, notre communauté est notre force.

- « Être vieux, c’est aussi avoir de l’expérience. Être nombreux, c’est aussi multiplier les sciences, et les compétences », si je peux me permettre de vous citer, Michel.

- Le savoir-faire, la coopération et l’entraide. Un certain altruisme. La confiance surtout, la confiance mutuelle nous uni.

- Vous aviez inventé le kibboutz, Michel ! Un kibboutz de vieilles et de vieux !

- … ? Je ne connais pas ce kibboutz, mais il me semble, Euphrosine, … il me semble qu’une petite communauté humaine soumise brutalement aux mêmes impératifs de survie, se structurerait ainsi, naturellement.

Si tu me demandes, Euphrosine, comment est organisé, aujourd’hui, notre village, je dirais que nous continuons à nous réunir le soir autour de la soupe. Entre deux vocalises de Ou, nous discutons encore de la vie communautaire, des semailles, des récoltes, du bois de chauffage … et c’est nouveau de quelques jardins privés. Voir aussi Sociétés égalitaires …

- Dans ces discussions du soir, les femmes sont-elles présentes, Michel ?

- Une étrange question que tu me poses encore là, Euphrosine. Évidemment ! Une communauté n'est-elle composée aussi bien de femmes que d’hommes ?
Il est vrai qu’il y a plus de vieux que de vieilles dans ce Conseil.

- Vous voyez, Michel !

- Les femmes ne sont pas rejetées, Euphrosine. Si les femmes sont moins nombreuses, c’est hélas, qu'elles meurent prématurément en couches plus que les hommes ne meurent de divers accidents, y compris ceux de la chasse.
Pour compléter ta redondante question sur les rôles comparés des femmes et des hommes, je te dirais que c’est un peu comme dans les vieux couples …

- Ceux qui perdurent !

- Évidemment, Euphrosine, sinon ce ne seraient pas de vieux couples !

Une Grand Reporteur doit savoir s’abstenir de faire de remarques irréfléchies, bis, ou ter !

- Avec le temps, les conjoints atteignent une certaine maturité et se répartissent les tâches presque naturellement.

J'ajoutais, dans mes pensées, pour les jeunes couples de mon époque :
Qui baigne le bébé ? qui sort les poubelles ? qui prépare les repas ? qui s’occupe de l’entretien de la voiture, etc.
L’optimisation consensuelle des répartitions des tâches permet une baisse de la
charge mentale des couples, qui elle-même encourage une répartition harmonieuse, et pérenne des tâches.
Il ne devait pas en être autrement au début du Néolithique !

- Dans une communauté, s’il apparaît que certaines femmes sont plus habiles à certaines tâches, et certains hommes plus habiles à d’autres, pourquoi la communauté devrait-elle se priver de cette plus-value de compétence ?
 

Pour l’efficacité de la communauté … ou pour l’efficacité de ce « kibboutz », comme tu l’as nommé … pour le bien de tous, chacun fait la tâche pour laquelle il est le plus qualifié.

J’ajoutais mentalement qu’aucune tâche n’est plus « noble » qu’une autre. Il n’y a que des tâches qu’il faut accomplir.

- Je note ces remarques pleines de bon sens, Michel.
Et la chasse ? Il me semble avoir compris, à mon arrivée, quand vous avez regardé mes "jambières", que les femmes sont autant chasseurs-chasseresses que les hommes ?

Cette question m'était inspirer d'une préoccupation cruciale dont l’éminente préhistorienne Marylène Patou-Mathis s'est fait l'écho.

- Tu viens de rendre hommage au bon sens d’une harmonieuse répartition des tâches en fonction des capacités de chacun, mais, Euphrosine, ta question sur les chasseuses en manque particulièrement, de bon sens !

D’abord, l'élevage a comme avantage d'éviter les risques de la chasse, que nous avons, il est vrai, maintenue.
Ensuite, tu es une femme, alors réfléchit.
Pour t’aider, je te rappelle que pour la pérennité de la communauté, une femme enceinte ou allaitante a autre chose à faire que de courir après des chevreuils ou des sangliers.

- Une femme est précieuse ! Mais en dehors de ces périodes, Michel … ?

- Et bien, oui, les femmes sont disponibles pour participer à la chasse, au petit gibier. Et, ne t’ai-je pas dit, Euphrosine, que ma petite fille ainsi que les femmes les plus valides avaient participé à la capture de chèvres gravides ?

- Je m’en souviens, Michel, et il est également vrai que dans le panthéon grec, la déesse de la chasse est une femme, Artémis.
Ar serait, pour certains, un rappel de l’ours, en grec archaïque. D'ailleurs, les petites filles qui participaient aux cérémonies pratiquées en l’honneur d’Artémis étaient déguisées en oursonnes.

- La chasse à l’ours, Euphrosine ! C’est autre chose ! Bien plus que la chasse ! Jeune homme, j’ai participé à quelques chasses à l’ours, oui, moi, …

- … ?

- Je n’étais qu’un piètre chasseur, mais je pouvais être un bon rabatteur ! La chasse à l’ours, Euphrosine, est à haut risque, à très haut risque. Un coup de griffe mortel est vite arrivé. Je pense que dans l’esprit des maîtres de ces chasses, si j’avais reçu, moi, un de ces coups de griffes d’ours, cela n’aurait pas beaucoup porter préjudice à la tribu ! Sauf, peut-être, pour les amateurs de soupes !

- ...
- Nous avons déjà dit, plusieurs fois, que la femme est le bien le plus précieux pour la survie d’une tribu. Dans une communauté bien organisée, crois-tu qu’une femme susceptible d’enfanter puisse être exposée à de tels dangers ?

- … ! Artémis, Michel, était aussi la déesse de la virginité et de la chasteté !

- « Virginité », « chasteté ». N’était-elle pas simplement stérile, ton Artémis ? Les femmes sont d’excellentes chasseresses, souvent plus endurantes, plus patientes, plus pugnaces que les hommes, plus précises dans leurs tirs, aussi. Ce seraient elles qui ramèneraient les meilleures prises. Mais pour la survie de la tribu, s’il existe un danger, une jeune femme ne serait être engagée sauf si elle est stérile !
Une femme conservant une bonne vigueur physique mais dont la Nature l’a privé de ses écoulements mensuels peut également devenir chasseresse

- …

  Mes jambières ! Je comprenais maintenant le ton mystérieux qu’avait pris Michel pour me demander si j’allais partir chasser.
Si je pouvais partir chasser, c’est que j’étais présumée stérile (mon âge m’excluant des femmes aménorrhées) ! En optant pour le petit gibier, j’avais rassuré mon hôte ! Je restais précieuse pour ma "tribu" !

Devais-je continuer de polémiquer sur les chasseuses/chasseresses préhistoriques ?
Je m’apprêtais à poser la question suivante : « Maintenant, que vous êtes des Sédentaires, les femmes participent-elles aux chasses, au gros comme au petit gibier ? »
J’aurais embarrassé Michel. Pour lui, les femmes étaient et restaient toujours aussi précieuses pour la pérennité d’une communauté, que cette communauté soit sédentaire ou nomade. La ruse de Petit Loup, sédentaire redevenu nomade, en était un exemple.

 

Je continuais mon interview sur une autre zone d’ombre de la Sédentarisation de Michel, sa pérennité :

- Votre rébellion a été une grande victoire ! Pourtant, à un moment, Michel, vous m’avez parlé d’une supercherie.

- … ?

- Souvenez-vous. C’était quand vous avez imaginé, avec horreur, que votre petite fille rejoignait le territoire des morts.

- Peut-être, oui, Euphrosine, j’ai parfois des absences.

- Votre petite fille était couverte de la boue des tourbières. En quoi une supercherie a-t-elle été nécessaire ?

- Trois équinoxes d’automne s’étaient envolées, la quatrième approchaient.
Plusieurs vieux et vieilles avaient rejoint l’au-delà malgré tous les soins que nous leurs avions prodigués.
Mais nous avions une naissance.

- … ?

- Sa mère était la jeune Rebelle qui était enceinte quand nous avons été abandonnés. Elle était d’ailleurs de nouveau enceinte.
Nourrie du lait des chèvres, grâce à initiative de Ou, maintenant pour notre plus grande joie, la première Chevreau courait joyeusement parmi nous … Mais …

- Mais … ?

- Nous nous interrogions. Les tribus allaient bientôt converger ici pour le Grand Rassemblement.

- N’étiez-vous pas heureux de retrouver des membres de votre tribu, de votre ancienne tribu ?

- C’est notre tribu que nous craignions le plus. N'est-ce pas contre elle que nous étions des Rebelles ? Pour suivre la règle des Nomades, nous aurions dû nous laisser mourir.

N’allions-nous pas être mis à mort, immédiatement, par le premier Operator venu, comme dans cette tribu que tu m’as citée, Euphrosine, la tribu de ceux qui utilisent une queue d’urus pour … 

- Les Troglodytes, Michel. Ceux qui étranglent leurs aînés et estropiés…

- N’allions nous pas tous être massacrés ? Plus l’équinoxe approchait et plus nous étions angoissés.
Notre première idée, l’idée de mon épouse, fut de les accueillir avec de la bière toute préparée, plus précisément, deux types de bière.
Emma savait qu’une bière s’affine si, avant d’être consommée, elle est laissée pendant une lune au frais sous les chaumes des bâtiments en pierre.  C’était la première bière, améliorée mais restant classique.

Une des étapes cruciales de la préparation de la bière est le séchage du malt vert. Pour la deuxième bière, Emma utilisa de la tourbe.
Des morceaux de tourbe ont été mis à brûler lentement sur une grande pierre plate. La pierre se réchauffe, le malt vert sèche doucement, brunit même un peu. Il prend un soupçon de cette odeur âcre et spéciale de la fumée de tourbe. Emma présagea que cette nuance de goût serait appréciée et …

- Très bien, Michel, vous avez utilisé de la tourbe pour préparer une des bières. Et le visage de votre petite fille était maculé de boue tourbeuse, souvenez-vous !

- … l’intuition d'Emma, ou de la Dame à la robe fumante, lui soufflait que cette deuxième bière pouvait nous être très utile.

- Et qu’avez-vous fait ?

- Le premier Chevreau … était une petite fille, …

- De la voir courir parmi vous, vous mettait en joie, et … ?

- Ce jour-là, c’est en pleurant qu’elle courut vers nous, la figure noircie de boue.

- Et vous avez pensé à votre petite fille, qui quatre ans auparavant …

- Mon épouse et moi avions d’abord, et avec effroi, supposé qu’elle revenait de l’au-delà.
Tel que tu me vois, j’en suis encore tout horrifié, Euphrosine. Mes vieux membres en tremblent encore…

- …

- …

- Je crois bien que c’est ma petite fille qui en a eu l’idée. …

- Votre petite-fille si semblable à votre épouse !

- … Si nous avions été horrifiés, les premiers arrivés le seraient aussi. Pourquoi ne pas monter une supercherie ?

- … ?

- Nous nous sommes couverts de cette boue tourbeuse, sans oublier de faire figurer les deux coulées blanchies par les larmes.

La jeune femme enceinte se peint, bien apparents, sur son ventre arrondi, plusieurs cercles de couleurs. Pour des Nomades, qu’une femme puisse avoir un ventre proéminent au moment des Grands Rassemblements… puisse être enceinte et vivante, ne pouvait être que surnaturel !

- Quel en fut l’effet, Michel ?

- Ils furent encore plus terrifiés que nous l’aurions espéré. Ils coururent avertir les autres tribus qui étaient en approche, au moins celles qui avaient été épargnées par le jugement du Déluge !
Nous, nous nous efforcions de ne pas bouger, ou très lentement.
Ils crurent vraiment que nous étions des fantômes.
Certains allèrent cueillir quelques fleurs qu’ils posèrent aussi pieusement que peureusement à nos pieds, d’autres y ajoutèrent quelques offrandes, dont un os encore plein de moelle.
À ce stade nous ne savions plus trop quelle attitude adopter.

  Nous nous interrogions discrètement du regard, quand la petite Chevreau demanda à sa mère d’une part, de récupérer l’os à moelle et d’autre part d’aller se soulager un peu plus loin.
Si dans l’au-delà, on puisse encore apprécier un os, surtout s’il est à moelle, était concevable. Par contre, il est évidemment contre nature d’avoir envie de se soulager !
La supercherie avait assez duré.
Nous nous mîmes à rire. Mais notre sourire resta crispé.
Tous les Nomades reculèrent encore plus effrayés.
Que faire ?

- Finalement, Michel ? Qu’avez-vous fait ?

- Finalement … dans le silence qui suivit, Emma s’avança. Une femme, tu les sais, Euphrosine, inspire toujours plus ou moins la crainte. Une femme présumée fantôme, c’est le comble de l’épouvante.
Avant que les Nomades s’enfuient, d’une voix calme mais puissante, et un peu rauque ...

- Comme celle de la Dame à la robe fumante !

- Emma avait volontairement choisi cette analogie ! D'une voix rauque et puissante, Emma proposa la boisson de notre élévation spirituelle à boire immédiatement, de la bière déjà brassée.
La promesse de bière nous sauva.
Si les tribus les plus belliqueuses n’avaient pas été reprises par la Nature, il en aurait sans doute été autrement !

La marque d’une conjonction de chances !

Les cornes tintèrent, mais aucun n’accepta vraiment que nous fussions bien vivants.

- … ?

- Plus ils apprécièrent le goût subtil de la bière d’Emma, plus ils nous prenaient réellement pour des revenants !
Ce fut à nous de nous adapter à ce nouveau statut. Nous étions acceptés à condition d’être vénérés.
Commença ce jour-là, après de nombreux tintements de cornes, un culte que je pourrais qualifier des vieux, un « culte des anciens ».

- Un nouvel ordre imaginaire s’instaurait.
De survivants, Miché-sarhad, d’Abandonnés, vous deveniez des dieux !

- Disons, Euphrosine, des héros d’au-delà de la Nature. …  mais, c’est bien la crainte que nous inspirions qui nous sauva.

- … ?

- Les premières cornes de bière tintaient, mais notre avenir, notre avenir de Sédentaire, était encore incertain, voire funeste.

- … ?

- La notion d’anticipation, donc de faire des réserves, est complétement étrangère à la plupart des Nomades.
Par contre, la plupart d’entre eux ont un certain don pour fouiner à la recherche de quelque chose à razzier.
Bien entendu, nous avions soigneusement camouflé nos poteries rubanées. Elles contenaient la plupart de nos réserves, et encore plus précieux, elles contenaient nos semences, ces grains et graines de notre espérance, ces grains et graines que nous avions sélectionnés pour les prochains semis.

Comme nous le craignions, ils ne tardèrent pas à découvrir nos trésors, ils s’en fallu de peu qu’ils les brisèrent, par simple curiosité.
Ce fut leur élan qui fut brisé.

Je compris que ces décors rubanés les inquiétaient. Ils n’auraient pas été inquiétés bien longtemps si spontanément, utilisant mon statut de revenant vénéré, montant sur une, ou deux, marches pour paraître plus grand, d’une voie d’outre-tombe, je lançais, et répétais « Interdit » « Sacré », tout en mimant, d’un geste compréhensible dans toutes les langues, qu’ils ne devaient pas avancer davantage.

- … ?

- Ils reculèrent tous, un brin apeuré, mais encore hésitants.

 « Venez plutôt boire de la bière, » clama mon épouse qui avait suivi le groupe de pillards. Après qu’elle eut précisé que cette deuxième bière était subtilement tourbée, nos réserves et nos semences étaient sauvées !

- L’intuition d’Emma de brasser une autre bière, tourbée, vous a sauvé !

- Oui, Euphrosine, mais c’est d’abord l’intuition d’Emma de décorer les poteries de motifs rubanés qui les avaient inquiétés. La crainte inspirée par ces symboles féminins a sauvegardé notre sédentarité.

À la fois pour rappeler ce moment, et aussi ajouter une protection, celle de la crainte devant la femme, plus tard, nous avons ajouté cette petite statuette dans nos réserves.
Regarde, Euphrosine, cette femme assise dans une sévère majesté. Chaque bras est appuyé sur des léopards carnassiers.

- … ?

- Je comprends ton regard interrogateur, Euphrosine. Non, elle n'est pas à l'image d'Emma. Oui, l’artiste a voulu représenter une femme puissante et inspirant la crainte.

Cette statuette laissa penser aux premiers archéologues, Arlette et James Mellaart, que la société de ces premiers villages de sédentaires étaient matriarcaux. J’ai déjà rapporté des examens scientifiques montrant davantage une « apparente égalité totale ».

- …

- … Emma était puissante … Emma a inspiré la crainte…

- Emma était éblouissante, N’est-ce pas Michel ?

- …

J’aurais bien laissé plus longtemps Michel dans l’éblouissement du souvenir d’Emma venant déguster pour la première fois sa soupe. Mais j’avais encore tellement de questions à poser !

- Les symboles féminins, la bière tourbée ! Maintenant, cette statuette ! Emma a bien été une Rebelle conquérante !

- ...
- Et votre troupeau de chèvres, Michel ? avez-vous pu le garder ? Vous a-t-il été pillé ?

- Parmi les premières agnelées, nous avions sélectionné un bouc superbe quoiqu’un peu remuant. Ce choix était un pur orgueil ! par la suite, ce sont les boucs petits et calmes que nous avons gardés. Mais ce premier bouc incontrôlable nous a aidés.

- … ?

- Nous l’avons déguisé.

- … ?

- Nous l’avons recouvert de la tourbe la plus noire.
 À sa tête, nous avons donné un aspect presque humain. Et pour compléter, sur son arrière-train, nous avons esquissé une figure humaine grimaçante.

- Diabolique ! Une créature du Diable !

- Je ne connais pas ce Diable, Euphrosine, mais quand nous l’avons lâché, notre bouc provoqua une telle terreur parmi les tribus que personne ne s’approcha de nos chèvres, que nous avions également sommairement noircies à la tourbe.
Puis notre bouc disparut comme s’il avait été aspiré par l’au-delà. Certains, je ne sais pas pourquoi, virent dans cette disparition l’expiation de toutes les fautes commises depuis le dernier Grand Rassemblement.

- Le « bouc pour Azazel », le « bouc émissaire » !  

- Sans doute, Euphrosine, je ne  connais pas ces boucs !

- Mais, Michel, votre bouc était perdu !

- Nous le croyions, mais il revint dans notre village juste avant que les femelles ne commencent à être en chaleur !

- Il y eu la bière, Euphrosine ! Ne t’ai-je pas dit que la bière a joué un rôle très important dans notre Sédentarisation ?

- Votre bière tourbée ?

- Nombreux furent ceux apprécièrent les deux bières, les bières brassées par Emma.
Encore plus nombreux furent ceux qui apprécièrent que dès leur arrivée de la boisson de notre élévation spirituelle fut déjà préparée …

- … et prête à être consommée !

- Quand nous leur firent comprendre que l’orge qui avait servi pour la bière n’était pas exactement surnaturelle, mais que cette orge … nous l’avions cultivée, si nous furent moins vénérés, le peuplement de notre village pu s’accroître.

- … ?

- Je vais t’expliquer, Euphrosine.
Quelque tribus nous « restituèrent » l’orge que nous avions avancée, mais tous … tous les Nomades se mirent à réfléchir.
          Pendant les premiers jours, la bière d’Emma, et davantage encore la bière tourbée, avait pu faire tinter les cornes !
 Mais les jours suivants, chaque tribu avaient dû elle-même préparer sa bière avec de l’orge qu’ils avaient amenée,  cueillie le long des parcours , et transportées jusqu’ici.
      Tous s’interrogèrent.
Et si lors du prochain Grand Rassemblement, toute l’orge était déjà sur place ? Une orge cultivée.
Si toute l’orge était maltée et prête à être brassée ? Mieux encore, si toute la bière était … prête à être consommée ?
Étions-nous des fantômes ? Encore un peu. Des héros, pas vraiment.
Mais si nous étions plus nombreux à rester sur le lieu des Grands Rassemblements, tous pourraient disposer des boisons nécessaires à toutes prochaines élévations spirituelles, sans que les tribus n’aient ni à les préparer, ni à cueillir l’orge, ni à le transporter.
       L’idée fit son chemin.
Mais pour que de la bière soit disponible non seulement dès le début mais pendant tout le Grand Rassemblement, il fallait que ceux qui restent sur place soient plus nombreux et pas uniquement des Abandonnés, vieux ou éclopés.
Chaque tribu acceptait de se démunir de quelques-uns de ses membres.

Ce fut ce que chacun appela plus tard : le Pacte de la bière.

- …

- Chaque tribu chercha des volontaires qui accepteraient de rester avec ces semi-revenants. Ce furent surtout des semi-volontaires !

- Être des morts-vivants ne devait pas vous rendre très attirants !

- Il y eut ces presque vieux qui devaient bientôt être abandonnés, ces presque mauvais chasseurs, ces filles presque laides ou boiteuses, ou les deux à la fois.

- … ?

Michel devança mes réticences sur ces évictions.

- Ce n’est qu’une constatation, Euphrosine, il s’est révélé que boiteux ou pas, tous avaient des talents, il est vrai, parfois bien cachés, mais la totale liberté de la sédentarité leur a permis de les exprimer. Tous accrurent la puissance de la diversité.

- …

- Nous aurions souhaité, idéalement, qu’un jeune couple de chaque tribu reste avec nous.
Il y en eu, quelques-uns, c’est vrai.
La rumeur circulait sur la liberté de l’amour « comme pendant les Grands Rassemblements », toute l’année. Cette liberté a sans doute été la pulsion qui a poussés vers nous quelques couples aux yeux encore enamourés.

- Il y eut aussi ce jeune couple, de deux tribus différentes. L’amoureuse aurait dû être échangée. Mais aucun accord de réciprocité ne pouvait pas être trouvé.

- Aucune femme de la tribu de l’amoureux n’était-elle tombée en amour pour un de ses cousins ?

Les deux sourcils montèrent vers le ciel, entraînant dans leur mouvement, l’ouverture, partielle, d’yeux à humidité attendrissante.

- Emma et moi avions eu beaucoup de chance ! Mais pour les deux amoureux, un autre couple potentiel n’aurait pas rendu l’échange possible, au contraire !

- … ?

- Depuis des temps d’immémoriaux, les tribus de chacun des deux amoureux, étaient en conflit. À ce qui se dit, ce serait à propos d’anciens territoires de chasse. Un chasseur avait été tué lors d’une échauffourée. Depuis, les deux tribus entretiennent une éternelle animosité … qui ne s’émoussent que pendant les Grands Rassemblements.

- La magie des rituels, Michel ! Nous en avons déjà parlé. J’imagine que c’est pendant le Grand Rassemblement que les deux tourtereaux sont tombés en amour.

- Bien entendu, Euphrosine. Plutôt que de s’imposer dans l’adversité, les deux amoureux avait préféré s’échapper. Ils ne revinrent vers nous qu’une lune après le départ de leurs tribus.

- Une de ces tribus n’était-elle pas celle des Capulet, et l’autre des Montaigu ?

- … ?

- L’éternel amour impossible, Michel ! Combien d’œuvres littéraires reposent sur cet éternel sujet.
Du point de vue sociétal, en s’opposant à l’ordre des Régnants, la femme qui choisit son époux en dehors de son milieu social devient une Rebelle,
Avec ce jeune couple qui vous a rejoint, il se confirme, Michel, que la Rébellion du Néolithique a bien été la Révolution de l’Amour, celle de la liberté de l’amour !
L’Amour ! L’amour, mène les révolutions !

Mes premières envolées lyriques sur l’Amour avaient recueilli un sourire de grande sympathie. La répétition ne reçut qu’une levée d’estime du sourcil blanc.

- … ! Pour ce couple d’amoureux, Euphrosine, chacun était devenu étranger dans sa propre tribu. Nous les sédentarisés, nous devenions leurs meilleures destinées … pour ce couple, et même plusieurs autres, car au fil des ans d’autres amoureux rebelles nous rejoignirent.

- Des couples, Michel, ce sont bientôt des enfants, d’autres enfants, quoi de plus rêvé pour des … revenants ! Rebelles, en vous rejoignant, ils devenaient des Conquérants, et des Sédentaires !

- Parmi les couples d’amoureux, arrivèrent un jour, deux garçons.

- De deux tribus différentes ?

- Évidemment, Euphrosine, sinon ils n’auraient pas été des Rebelles ! L’un des deux était un excellent chasseur, l’autre garçon préparait des soupes de bonne qualité, pas aussi fameuses que les miennes, mais néanmoins intéressantes …

- Bien entendu, Michel !!!

- Avec le garçon-chasseur je peux te donner un exemple d’un talent révélé.

- … ?

- Parmi les semi-volontaires du Pacte de la bière, il y avait cette femme pas du tout boiteuse. Sa laideur, elle la devait à un tragique accident. Nous en ignorons la cause mais, si elle avait survécu, ce malheur avait déclenché une fausse-couche et elle était devenue stérile. Le « garçon chasseur », l’initia à son art pour lequel elle brilla rapidement. En vérité, ce fut à cette époque notre seule chasseuse de gros gibier. ...

Le regard que je lançais à Michel pouvait se traduire par « Inutile d’insister, j’ai parfaitement compris que seules les femmes stériles pouvaient risquer leur vie dans les chasses dangereuses, et que si mes jambières laissaient présumer que … etc. » 

… Pour les deux garçons, la seule incertitude restait leur participation « active » au prochain Grand Rassemblement.

- « active », vous voulez dire, Michel, leur participation active pendant les Mélanges et la fécondation des femmes !

- Exactement, Euphrosine, pas seulement pour faire tinter les cornes de bière !
Ils s’attendaient à cette question. « N’est-ce pas un devoir sacré envers la Dame à la robe fumante ? Si des femmes nous choisissent, nous les honorerons, comme nous l’avons toujours fait, à leur grande satisfaction, pendant les Grands Rassemblements, uniquement. », répondirent-ils d’une seule voix.

- …

Je pensais au film d’Ettore Scola : Une journée particulière où Gabriel, un intellectuel homosexuel (Marcello Mastroianni) finit par accepter une relation sexuelle avec Antonietta, une mère de famille nombreuse (Sophia Loren), dont on devine qu’elle est en période d’ovulation.
Le conjoint d’Antonietta, qui revient de la fête organisée à l’occasion de la rencontre à Rome de Mussolini et d’Hitler, nous apprend que « si c’est un garçon, il s’appellera Adolphe ».

- …

- Ces nouveaux venus, Michel, se sont-ils intégrés facilement à votre Sédentarité ?

- En pratique, comme pour nous, dans l’esprit et dans les faits, nous étions d’abord dans un campement qui devait durer longtemps … très longtemps.

Rapidement, tous ensembles, sous la direction éclairée de l’Illuminé architecte, nous avons logé les nouveaux-venus en les agglomérant à nos logis.
Un toit et des murs protecteurs affirmait leur sédentarité.
Le plus difficile, Euphrosine fut de faire accepter aux nouveaux venus de ne pas manger les semences de la saison suivante !

- Anticiper n’est-il pas la plus grande révolution du néolithique ? Anticiper ensemble avec courage et pugnacité !

- Avec toute la ferveur dont il était parfois capable, Ou leur appris à chanter « Ppppas…pas…pas manger. Pas manger ! » !

- Maintenant, Michel, avec le Pacte de la bière, les Sédentaires cultivent l’orge et brassent la bière pour épancher la soif des Nomades ! Euh ! Je veux dire, que selon les révélation de Dame à la robe fumante, vous préparez la boisson qui permet l’union parfaite dans une élévation spirituelle commune dès le début des Grands Rassemblements ! 

- Ce Pacte de la bière, nous a protégé, Euphrosine.

- … ?

- En nous confiant la préparation de la bière et la culture de l’orge nécessaire, les tribus nomades s’engageaient implicitement à ne pas nous piller.
Pour conclure, je peux dire que c’est bien grâce à la bière que le village a commencé à vraiment exister.

- La soif de bière a créé la Sédentarité !

- D’autres arrivants, par leurs diversités, ont-ils multiplié vos sciences ?

- Tout à fait, Euphrosine, et leurs talents furent déterminant dans le succès de notre Sédentarisation.
Il y eu cette petite fille. Nous la découvrîmes parmi les Abandonnées du Grand rassemblement. Elle avait été gravement blessée ; après cicatrisation, elle ne pouvait plus utiliser qu’une seule de ses jambes.

Les deux garçons proposèrent de s’occuper d’elle et le firent fort bien.

Ils « adoptèrent » aussi une vieille femme, je veux dire plus vielle que moi ! Elle demandait beaucoup de soins, et encore plus de patience, mais ses mains magiques tissaient l’ortie en y joignait du duvet de chèvre qui rend les robes si chaudes et confortables.

La mimique de Michel me confirma que c’est ainsi que sa robe avait été tissée.

Ainsi, à eux quatre, ils formèrent une sorte de famille et s’installèrent dans un logis aggloméré, que la communauté, eux compris, construisit.
N’est-il pas de notre devoir d'encourager les talents et de les accompagner ?

J’approuvais, évidemment, mais :

- Cette petite-fille, Michel ?  

- Les Illuminés lui fabriquèrent des sortes des béquilles, pas toujours très réussies mais qui lui permirent de se déplacer.
Peut-être par compensation de son handicap, la petite fille descendait, et même montait, les échelles plus vite que tous les autres enfants !

- Était-ce son seul talent ?

- La Nature lui avait donné un étrange pouvoir de sympathie avec les animaux.

- … ?

- Notre bouc tumultueux, et sauveur, devant elle, se figeait, se laissait même caresser, et remettre à son cou, la corde qu’il avait lui-même déchiquetée.

S’ennuyant à garder les chèvres, elle imagina de se faire aider. Elle tourna quelque temps sur les terrasses et autour du village, un chien montrait rageusement les dents, elle approcha oscillant sur ses béquilles, posa celles-ci devant la gueule hurlante, et basculant sur le chien, elle l'enveloppa de ses bras. Jamais chien ne devint si docile. Le molosse devint son fidèle adjoint dans la garde du troupeau et l’efficace défenseur des chèvres, et de la bergère, contre les loups.

- ...

La contribution de notre petite génie sur béquilles à nos succès de domestication ne s’arrêta pas.
C’est elle qui, à notre grande stupéfaction, rentra un jour au village avec un jar.

-  Un jar ? le mâle des oies !

- Oui, Euphrosine ! elle avait réussi à immobiliser un énorme jar entre sa robe et sa menue poitrine. La tête de l’oiseau soumis sortait à côté de la sienne formant un étrange être bicéphale qui avançait, on ne sait trop comment, béquille après béquille ! Ce jar était suivi de quelques oies fidèles.
Nous n’aurions jamais imaginé qu’un oiseau puisse être domestiqué ! Surtout un oiseau aussi grand puissant, et si agressif.

Dans le village, elle s’entremit entre les chiens et le jar, pour que chacun reste à sa place, la place que, elle avait défini !
Quelques cannes et canards vinrent compléter notre basse-cour.

Ne serait-ce pas l’étrange pouvoir de quelques-uns, ou quelques-unes, qui permit la domestication ? d’autant d’animaux en une si « courte » période ? que la révolution du néolithique.

- Un autre exploit de notre magicienne des animaux est à glorifier !

- Vous enflammer mon imagination ?

- Ce que nous avions réussi avec des chèvres, pourquoi pas le renouveler avec des urus gravides. Nous avions maintenant quelques vaillants chasseurs …

- Et celle qu’un accident avait rendu laide, et stérile ?

- … et une vaillante chasseuse, je ne l’ai pas oubliée, Euphrosine ! Donc, nos chasseurs, et notre chasseuse, se relayèrent pour porter celle qui savait apprivoiser.
D’abord sur ses béquilles, et pour finir, en rampant, notre magicienne alla jusqu’à la bête empêtrée et par enchantement, elle calma la bovidé affolée.
Sans ces capacités exceptionnelles, nous n’aurions jamais pu commencer à former un troupeau d’urus.

- … ?

- Évidemment, nous savons que, comme pour les chèvres, pour pérenniser notre conquête, il faudra domestiquer un mâle … un taureau. Aussitôt devenu taureau, le jeune veau devient tellement impétueux qu’il nous faut l’abattre, quand il ne s’échappe pas avant !
Jusqu’à présent, même notre petite génie sur béquilles n’est pas parvenu à apprivoiser le puissant seigneur aux grandes cornes.
Je ne crois pas que nous y parviendrons car au fur et à mesure qu’elle grandit, son pouvoir décline … par contre, il me semble qu’elle a apprivoisé un … amoureux ! 

 

Devais-je dire à Michel, qu’avec ou sans cette génie de la domestication, il faudra encore plusieurs millénaires avant de domestiquer le taureau ? En lire plus

 - Il y eut aussi ces Illuminés, Michel !

- Le premier qui nous ait rejoint est ce jeune homme que j’ai déjà évoqué, celui qui a été à l'origine de la construction de nos logis agglomérés.

- Celui qui aida ce vieux au regard blanc à inventer les briques en terre séchée ?

- Oui, Euphrosine, ce jeune homme fut cette « aide inespérée » dont je t’ai parlé.

- Était-il un Abandonné, lui aussi ?

- Il est apparu deux ou trois jours après le départ de toutes les tribus, je te parle du départ qui a marqué notre abandon, celui d'Emma et moi.
Il marchait, mais à pas lents comme s’il traînait les pieds. D’où venait-il ? Avait-il été abandonné ? Pourquoi était-il revenu sur le lieu des Grands Rassemblements ? Nous ne le sûres jamais.
Il accepta notre soupe, puis sans un regard, devant retrouver quelque chimère, il alla s’asseoir à l’écart.
Il n’était pas inactif dans notre communauté, il aidait. Il aidait ceux qui allaient chercher du bois ou gauler les lointaines pistaches. Il participa même à la capture des chèvres. Aucune corvée ne le rebutait ; il suivait, mollement, les pieds traînants.
Il ne s’était aucunement manifesté, dans un sens ou dans l’autre, quand nous avions décidé de notre sédentarisation. De mystérieux rêves semblaient n’être que ses seuls compagnons.
Puis, il un jour, il s’éveilla. C’est devant les briques en terre séchées, celles que le vieux aux yeux presque blancs nous apportait triomphalement, qu’il abandonna ses chimères.
Presque immédiatement, il traça devant lui un trait sur la glaise laissée par le déluge, puis d’autres traits qui s’entrecroisaient. À chaque nouveau trait, il chuchotait à l’oreille du vieux. Plus il traçait de traits, et plus le visage du vieux s’illuminait d’un sourire édenté.
Il devint les yeux et les mains du constructeur voûté.
À eux deux, ils conçurent ce village de logis agglomérés.

De branches entremêlées retenues par des arbres pendant le déluge lui donna l’inspiration pour créer nos toits terrasses, d’apparence fragiles mais qui résistent si bien aux chahuts de la terre, si fréquents dans notre région.

Je levais les yeux pour contempler ce subtil enchevêtrement, celui que j’avais déjà admiré au début de mon interview, quand je ne savais par où commencer.

Ce furent, Euphrosine, les premiers Illuminés ! bien que chaque membre de notre communauté de Rebelles était plus ou moins illuminés dans son inventivité !

Puis-je ajouter un mot concernant la rubrique du « tendre » …

- Je vous écoute, Michel.

- Je sais que l’Amour te tient à cœur, Euphrosine !
Sache que c’est au moment où il commença à construire nos logis que le jeune songeur trouva grâce aux yeux de la belle au ventre prometteur. Si, plus tard, elle fut de nouveau enceinte, ce sont probablement des œuvres du jeune constructeur.

- ...

- Au fil des ans, ce joignirent également à notre communauté quelques autres Illuminés. La visite de nos champs cultivés et de nos logis agglomérés les avait enthousiasmés.
Femmes et hommes de tout âge, leurs chimères faisaient déjà d’eux des Rebelles parmi les Nomades.
Ils trouvèrent tout naturellement leur place ici, où tout est à inventer ! ici les femmes et les hommes peuvent vivre leurs rêves avec passion, ou au moins essayer, mais en toute liberté.

- Certains vous ont-ils quitté ?

- Il y eut ce vieillard, qui après quatre équinoxes d’automne avait, selon lui, retrouvé toute sa vigueur. Jugeant qu’il pouvait de nouveau marcher, il repartit suivre sa tribu. Nous ne l’avons jamais revu.
        Le jeune homme que mon épouse avait soigné, retrouva avec effusion ses amis chasseurs, il repartit avec eux, même s’il boitait encore un peu. S’il fut admis, ce ne fut pas sans quelques réticences, et garda, parmi les siens, le surnom du Bueltan, le Revenant.

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