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Publié par Jean-Pierre FORESTIER

Emma, la Rebelle du Néolithique.

Nomade et vieillissante, Emma refuse la mort imposée à ceux qui ne peuvent plus marcher.
Avec deux autres femmes et son époux, Michel, puis quelques autres Abandonnés de différentes tribus, contraints à rester sur place, ensemble ils deviennent Sédentaires
Dans ce « kibboutz de vieux », pour survivre, ils inventent l’agriculture, l’élevage, les logis familiaux, ... et une nouvelle sexualité.
Grâce à la bière préparée par Emma, l’installation des nouveaux sédentaires devient pérenne.
Unis, ils apprennent à anticiper, d’abord en gardant des graines des semis des récoltes suivantes, ensuite en enseignant aux générations suivantes.

Avertissement

Emma, la Rebelle du Néolithique est clairement une réponse à Sapiens de Yuval Harari,

 

et confusément une réponse à Lady Sapiens de Jennifer Kerner, Thomas Cirotteau et Éric Pincas

2° Dans cette docu-fiction, le village des Rebelles du Néolithique est situé quelque part dans une vaste zone englobant l'Anatolie et la Syrie.

 



 

Carte du monde décrit par Hérodote vers 450 avant notre ère.

Prologue

- Bonjour, Professeur,

- Bonjour, Euphrosine,

- Quels sont les Rebelles, Conquérants, ou Régnants, que nous allons étudier aujourd’hui, Professeur ?

- Rappelle-nous le lien entre ces trois catégories sociales.

- « Pour régner et perpétuer leur lignée, les Régnants imposent des règles. Ces règles sont transgressées par les Rebelles.
Certains Rebelles deviennent des Conquérants de nouveaux territoires/systèmes/symboles.

La Rébellion ne peut se faire que contre les Régnants, mais une conquête n’est pérennisée que si des Régnants la récupèrent, en général pour s’élever eux-mêmes dans la hiérarchie des Régnants. » 
En termes biologiques, si des Rebelles existent chez l’espèce humaine, n’est-ce pas parce que nous sommes aussi les seuls à rester adolescent quand nous sommes déjà adultes ? C’est la néoténie : la persistance de traits juvéniles dans les stades adultes.

- Parfait Euphrosine. Les Rebelles auxquels nous allons nous intéresser vont certainement te surprendre, Euphrosine. Peux-tu d’abord nous rappeler les trois principes biologiques élémentaires ayant permis le succès d’une évolution humaine

-         - (sur)vivre,
          - se reproduire,
          - assurer la pérennité de sa tribu/groupe/bande. Cette nécessité regroupe plusieurs aspects comme : la coopération, la sexualité, etc. 

- De nouveau, parfait, Euphrosine.
Ces Rebelles ce sont des grand-mères et des grands-pères, Euphrosine ! Des usés par l’âge qui se rebellent et deviennent aussi Conquérants que des adolescents !

- Des vieillards rebelles, Professeur ! Je veux bien admettre que certains ont parfois un caractère difficile, voire rebelle, mais comment peuvent-ils devenir des Conquérants, à leur âge ? Serait-ce la sénilité conquérante !!!

- Leur conquête, Euphrosine, n’est rien de moins que le Néolithique !

- Le basculement vers l’ère moderne, Professeur ! Une ère dont la continuation n’est rien de moins que celle qu’aujourd’hui nous vivons. L’invention de l’agriculture, … ?

- L’agriculture, oui, mais bien davantage, l’invention de la sédentarisation.
Les différences fondamentales entre les sociétés humaines du Paléolithique et celles du Néolithique nous interrogent, Euphrosine.
Comment en différents points de la planète, quelques Homo sapiens ont-ils pu passer de Nomade prédateur à Sédentaire agriculteur ?

- … ?

- Comment, Euphrosine, après avoir été des Nomades prédateurs pendant des centaines de milliers d’années, quelques individus ont-ils pu devenir, et s’imposer, comme Sédentaires agriculteurs ?

- Laissez-moi, imaginer, Professeur. Un matin, un Nomade sort de sa tente et après s’être étiré, il se dit face au soleil : « Beau temps aujourd’hui, je me sens en forme. La Nature nous est favorable ; nous avons tout ce qu’il nous faut autour de nous pour nous nourrir et plus encore ; si j’inventais la sédentarité, agriculture, l’élevage, et s’il me reste un peu temps en fin d’après-midi, j’inventerais aussi la poterie. » ?

- J’ai bien compris ton humour, Euphrosine, mais puisque ton Nomade a tout ce qu’il lui faut autour de lui, il peut devenir sédentaire sans inventer ni l’agriculture, ni l’élevage, ni la poterie pour emmagasiner des réserves.
Cultiver, domestiquer, emmagasiner, c’est anticiper. Et anticiper, ne peut être que la volonté d’un groupe social particulièrement uni.
       Le passage du Paléolithique au Néolithique, de Nomade à Sédentaire, est la plus grande rupture sociétale qu’Homo sapiens n’ai jamais connue. Le préhistorien Jean Guilaine l’illustre parfaitement cette révolution par le titre de son ouvrage : La seconde naissance de l’homme.
       Pour que des Rebelles provoque cette rupture sociétale et deviennent les Conquérants du Néolithique, il a fallu un événement extraordinaire. Plus qu’un « Beau temps aujourd’hui ! », plus qu’un seul événement, il a fallu toute une conjonction d’événements extraordinaires, extraordinaires et irréversibles.

- Si Homo sapiens est resté un Nomade charognard/chasseur/pêcheur-cueilleur pendant aussi longtemps, on peut supposer, Professeur, que sa vie était un vrai bonheur. Pourquoi aurait-il voulu brusquement en changer ?

- C’est justement pour essayer de répondre à cette question, Euphrosine, que je te propose de devenir une journaliste Grand reporter.

- … ?

- Tu vas remonter le temps, Euphrosine. Tu vas interviewer un vieillard habitant un de ces premiers villages de Sédentaires.

- Nous sommes en pleine Science-fiction, n’est-ce pas, Professeur ?

- Dans un certain sens, oui Euphrosine ! Sauf qu’il s’agit du passé ; et que cette fiction a bien pu exister !

- Une Docu-fiction en quelque sorte ! Et quand dois-je partir, Professeur ?

- Quand tu voudras, Euphrosine. Pour ton information, le vieillard que tu vas rencontrer s’appelle Miché-sarhad.
Il t’attend. Tu devras mettre beaucoup de solennité quand tu te présenteras devant lui, car il est devenu un héros, presque un dieu, …

- J’y veillerai, Professeur.

- Bon voyage, Euphrosine. Tu noteras tout ce que vous vous direz. Tu pourras aussi ajouter des commentaires, destinés à tes lecteurs

Par soucis de clarté, tu les mettras sous cette forme.

- J’étudierais également le rôle des femmes !

- Bien entendu, Euphrosine ! Le choix des femmes, et plus généralement des femelles, ne nous est-il pas apparu comme la clé de la sélection naturelle à reproduction sexuée ? ou pour reprendre les propres termes de Charles Darwin, la clé de « la descendance avec modification ».
 

Si le « genetic’amor » s’applique à l’évolution, pourquoi ne s’appliquerait-il pas à la révolution du Néolithique ? le rôle des femmes dans un tel bouleversement sociétal ne peut être que central.
À ton retour, nous étudierons un autre bouleversement, que nous ne voyons pas car il est sous nos yeux, ou presque.

- … ?

- Allez, va, Euphrosine. Nous attendons ton reportage avec impatience.

- Le temps de m’équiper, Professeur, et je pars.

- Avant, je compléterais ta formation sur quelques points, je te donnerais aussi quelques articles et ouvrages à lire.

L’Amour

- Bienvenue en mon logis.

- Je m’incline très humblement devant vous … Miché … sar … had. Je suis Euphrosine. … Sachez que je suis très honorée que vous ayez accepté de me recevoir.

- C’est moi qui suis très honoré de ta visite, Euphrosine… As-tu fait bon voyage ?

- Pour venir chez vous, il faut savoir monter et descendre les échelles ! mais oui, merci … Miché …sarhad, j’ai fait bon voyage.

 

Je commençais ici les commentaires que le Professeur m’avait engagé à ajouter.

Pas si bon voyage que cela !
S’il m’a fallu escalader des échelles dans tous les sens, c’est que cet étonnant village n’est qu’une succession de terrasses. Aucune rue, aucune place, rien que des terrasses. Les habitants y circulent à pas souples (auxquels je me conformais), s’y rassemblent. Certains y travaillent sous des appentis à l’abri du soleil.
Quand les enfants qui me guidaient m’ont montré l’entrée du logis de Miché-sarhad, je n’ai vu qu’un trou rectangulaire d’où s’échappait une fumée opaque. Un des gamins, Mutiko-polita d’après la présentation qu’il avait faites en pointant son index contre sa poitrine, à laquelle j’avais répondu par le même geste en m’annonçant comme « Euphrosine », donc Mutiko polita lança un appel, et me fit attendre. Une minute environ plus tard, la fumée devenait, un peu, plus légère et je fus poussée jusqu’à une échelle, encore une échelle, qui était apparue entre deux volutes.
Imaginant qu’une « vraie » Grand reporter devait franchir des obstacles bien plus terrifiants, j’amorçais ma descente.
Un courant d’air réchauffa une joue puis un autre s’engouffra dans une jambe de mon pantalon. Les paupières plus plissées que fermées, je descendis en cherchant du pied le barreau suivant.
Quand enfin je rencontrais la terre ferme, mon premier regard fut pour mon jean. Une tenue « safari » m’avait semblé tout à fait indiquée pour ce reportage. Horreur, le jean clair était maculé de taches de suie !
Son mon regard récidivé, d’uni, mon jean était devenu quelque chose comme « panthère », chaque tache de suie était devenue un ocelle. Soulagée, il me sembla que je gardais l’élégance d’une Grand reporter.
       Quand je releva la tête, ce que je vis en premier furent des yeux plissés, en plusieurs couches, et formant un sourire amusé, celui d’un vieillard ravi du spectacle que je venais de lui donner.
Il me salua, et quand il répétât « bon voyage » ce fut avec une répétition du même sourire amusé.

    Ce sourire fut la seule expression de son visage, s’il exprima l’honneur que représentait ma visite, je ne décelai chez lui aucune surprise. Comme l’avais prédit le Professeur, Miché-sarhad se comportait comme s’il m’attendait maintenant, ou prochainement.
Considérant que ce premier étonnement ne sera certainement pas le dernier de cet interview … qu’il me fallait continuer. Comment ?
De tout temps ; la bienséance veux que la conversation commence par des banalités. Je ne trouvais que celle-ci :

- Vous êtes assis tranquillement près du feu.

- Je surveille tranquillement ma soupe. Oui, Euphrosine, tranquillement, le surveille ma soupe !

La platitude de mes propos avait relevé le sourcil noir, un sourire s’était amorcé sans laisser davantage apparaître les yeux.
Prise au dépourvu, assez sottement, j’ajoutais-je une flatterie :

- Je vois qu’une faible lumière auréole votre visage, noble vieillard…

C’est seulement à ce moment, reporteur, plus débutante que « Grand », que je pensais à décrire mon hôte. Peut-être aussi, que si je l’avais fait avant c’est qu’il aurait pu être n’importe quel vieillard rencontré sur un banc de jardin public, à Biarritz ou ailleurs.
De ce que je pouvais en voir, puisqu’en me souhaitant la bienvenue il s’était juste redressé, tout en restant assis, Miché-sarhad, sans être chétif, n’était pas non plus un Apollon.

 

Sa barbe, pas encore tout à fait blanche, est assez bien taillée. Un bonnet protège-t-il sa calvitie ? Ce bonnet je le qualifierais, au choix, de Schtroumpf ou de phrygien ; il est vrai que la Phrygie se trouvait dans la région supposée du village de Michel. Ce bonnet n’est ni bleu ni rouge mais écru, écru comme la longue robe-chasuble porté par Michel, écru comme son écharpe.

       Cet écru conforta mon choix d’une tenue safari, maintenant un peu panthère. Cette remarque autosatisfaction faite, je notais que le vêtement porté par mon hôte est tissé, vraisemblablement avec des fibres de lin, de chanvre ou d’ortie ? d’après la texture, j’avançais que des poils de chèvres avaient pu être incorporées au tissage.
    Un grand tablier de peau complète sa tenue de « surveillant » de soupe. La couleur de ce tablier ? indéterminée, et pouvant être le résultat de l’accumulation de plusieurs années de préparations de soupes.
Ses pieds est dans des sortes de mocassins dont sortent quelques herbes sèches, utilisées, je le savais, traditionnellement comme isolant thermique, et peut-être aussi pour leurs propriétés médicinales puisqu’il me sembla apercevoir une feuille de menthe.
Ses yeux ? À ce stade de mon interview, je n’avais encore vu que deux fentes écrasées entre plusieurs rangées de plis, le tout surmonté de deux buissons de sourcils dont l’asymétrie laissait présager qu’ils appartenaient bien à un Rebelle. Le gauche était curieusement resté bien noir tandis que le droit était déjà presque blanc !
Pour être franche, à part ces sourcils noir-blanc, Miché-sarhad est bien plus ordinaire que le « noble vieillard » dont ma flatterie l’avait qualifié !
J’abandonnais le chapitre de la flagornerie.  

… Cette lumière vient du plafond, elle est la seule à pénétrer dans votre logis.

- C’est ce qui nous a semblé le plus rationnel : une seule entrée.

Pour appuyer cette évidence, Miché-sarhad se tourna vers moi, leva les deux sourcils et me regarda, je pus enfin voir ses yeux. Difficile d’en définir la couleur, clairs sans être bleus, ils doivent leur couleur à quelques irisations de mordoré de plus en plus accentuées en périphérie. Quand il bougea la tête, il me sembla que son iris était bordé d’un très fin anneau noir, ou très foncé.
S’il fallait définir la beauté de Miché-sarhad, je dirais qu’elle est concentrée dans ses yeux.

- Il a fallu que je descende, par une échelle, au milieu de la fumée, pour arriver dans cette semi-obscurité. Ne savez-vous pas faire des portes, des fenêtres ?

- Au sujet de la fumée, Euphrosine, quand Mutiko polita m’a appelé pour me signaler l’arrivée d’une visiteuse, j’ai écarté les bûches pour que la fumée soit moins épaisse. De la suie a dû s’échapper du mur et tacher quelque peu tes … vêtements. Je te prie de m’en excuser.
     De toute façon, tes vêtements seront bientôt sales !

Le sourcil noir rabattu, le regard, sombre, était vers mes jambières.

- Pourquoi devront-ils être sales ?

Dis-je en me penchant comme si je cherchais de futures taches.
D’ailleurs, en y regardant de plus près, il est vrai que mon pantalon n’avait pas pris l’allure panthère du baroudeur de mon imagination, il n’y avait seulement que quelques ombres qui partiraient certainement au simple brossage.  

- Tes jambières sont celles que portent tous les chasseurs pour se protéger les jambes.

Je me félicitais pour le choix de ma tenue « safari » dont les jambières m’avait fait devenir une chasseresse. Sous ma longue veste « safari » Michel ne pouvait par voir que mes jambières étaient réunies en un pantalon-jean.
Je notais parallèlement que dans le village de Miché-sarhad, les femmes participent à la chasse. J’aurais voulu en savoir davantage sur ces chasseresses quand Michel me posa cette étrange question :

- Je présume qu’après m’avoir quitté, tu vas partir à la chasse. Vas-tu chasser le gros ou le petit gibier ?

L’intonation de Michel me laissa penser que ce sujet était mystérieusement important. Prise de court, je répondis par le dernier mot entendu :

- Au petit gibier. Uniquement.

Rassuré (pourquoi ?), Michel revint de lui-même à l’architecture de son village.

- Concernant les portes. Tourne-toi, Euphrosine, pour ta sécurité tourne-toi lentement …

« sécurité » ? de quelle sécurité s’agissait-il ?
Cette question s’ajoutait à celles, qui seront certainement nombreuses et laissées en suspens, mais pas définitivement, au moins l’espérais-je !
La première qualité d’une Grand reporter ne doit-elle pas être la patience ?

… Une fois que ton regard sera dans la bonne direction, tu verras une porte portée par des gonds. Cette porte est celle du cellier, chacun y entrepose, maintenant, quelques réserves personnelles.

- Alors pourquoi ne pas avoir prévu de porte dans vos habitations ?

- Avant, quand nous étions des Nomades, nos parcours nous conduisaient généralement là où la Nature nous assurait un climat agréable à vivre.
Devenus des Sédentaires, nous demeurons ici toute l’année. Les étés sont chauds, et les hivers rudes et même parfois enneigés.
Si nous restons ici, c’est que les récoltes y sont excellentes.
Nos logis agglomérés sont parfaitement adaptés à ces durs climats, une maison protège l’autre. Les cheminées en sont naturellement les entrées.

Voilà pourquoi, lors de ma préparation, le Professeur m’avait prévenu que je serais « comme un Père Noël » ! Voir la suite ....

… Ces maisons sont en torchis, mais saches, Euphrosine, que nous savons aussi construire des bâtiments avec des murs en pierres et des toits de chaume, et aussi des ... portes. Ces bâtiments étaient, et sont encore, destinés à des préparations nécessaires à notre élévation spirituelles, mais pas destinés à être habités. Nous aurons l’occasion d’en reparler.

Les interrogations s’amoncelaient plus que les réponses. Je recentrais mon interview :

- Dans mon article, je vous présenterai comme un acteur essentiel de la Révolution du Néolithique, un fondateur de la Sédentarisation, mais d’abord comme un Rebelle. Un Rebelle devenu un Conquérant.

- Suis-je un Rebelle ?

Il me sembla qu’au mot « Rebelle » le sourcil noir monta un peu plus que le sourcil blanc, comme pour accentuer l’asymétrie des rebelles !

… D’une certaine façon, oui.
 Pour être plus précis, Euphrosine, ce que je fis apparaît dans le nom qui m’est donné ici : Miché-sarhad, c'est-à-dire, approximativement : « Celui qui a survécu » !

- Survécu ! Puis-je vous demander à quoi vous avez survécu, Auguste vieillard ?

Je n’avais pas pu m’empêcher d’ajouter cette flagornerie. Notant qu’elle n’avait aucun effet sur la position des deux sourcils, je m’engageais à l’avenir de m’en abstenir

- Comme tu es celle qui veut savoir, qui veut tout savoir, je pourrais t’appeler : Ichar tse’irah chèrasetah ou bien Jakin nahi duena

- Ishtar Shéhérazade ou Jacqueline ? Je veux bien, mais si cela ne vous dérange pas, je préférerais garder Euphrosine. De mon côté puis-je vous appeler Michel, ce serait plus facile pour moi ?

- Comme il te conviendra, Euphrosine. Il m’arrivera peut-être de te donner ces noms que je viens de t’inventer.
Si j’ai été un Rebelle, ce fut un concours de circonstances et en réponse à une contrainte, à une exigence.

- … ?

- Cette exigence, ces contraintes, je te les révélerais quand ma soupe sera prête, tu les connaîtras en même temps que nous la partagerons.
Pour comprendre le sens du Rebelle que tu m’attribues, il me semble que tu dois au préalable connaître le contexte de cette rébellion.

- Je vous écoute, attentivement, Michel.

 

- …

Michel ne savait-il pas par où commencer ? Je restais au décor de la pièce :

- La décoration est sobre, les murs, blancs quand ils ne sont pas noircis par la suie. Je vois en face de la banquette des cornes d’un grand taureau accrochés au mur.

- Oui, Euphrosine, c’est un trophée et cette banquette, … est bien plus qu’une banquette, … Plus tard, nous irons nous y asseoir. Que veux-tu savoir exactement ?

- Qu’a-t-elle de particulier cette banquette, elle est recouverte de peaux de bêtes qui la rendent, semble-t-il, très confortable. Plus que ce tabouret à trois pieds sur lequel je suis assise !

- Patiente, Euphrosine.

Si être patient fait partie du métier de Grand reporteur, je commençais à grandir !
Devrais-je dire une Grand reporteur, ou une Grande reporteur ? Est-ce à partir de 1 m 78 que l’on devient une grande reporteur, ou une grande reportrice ?
Grand Reporteur est une fonction prestigieuse. Le faire précéder de « une » m’apparut montrer qu’une femme peut parfaitement assurer ces fonctions.

- …

- …

Ce mutisme de Michel signifiait-il qu’il était un peu tôt pour connaître le contexte de cette rébellion, était-elle chargée de souvenirs malheureux ? J’essayais de parler des enfants.

- En arrivant, j’ai rencontré des enfants jouant sur ces terrasses. À mesure que j’avançais, ils ont formé un petit groupe qui s’est rapprochés de moi. Ils avaient cette grande curiosité de l’enfance, mêlée, je dois le dire, à une certaine crainte, toute naturelle, et … réciproque ! Formant un cercle, ils m’ont guidé gentiment, mais fermement, jusqu’à votre entrée-cheminée.
Avant de me laisser pénétrer chez vous, une petite fille, un peu plus hardie que les autres, est venue furtivement effleurer mon genou. Sa réaction a été claire : j’étais bien vivante ! La certitude acquise que je n’étais pas un fantôme, elle est retournée s’intégrer au cercle comme une chèvre effrayée se glisse au milieu du troupeau.

- Des fantômes nous ont été utiles pour conforter notre sédentarisation, ainsi que des chèvres, ou plutôt un bouc ; nous verrons cela plus tard. Ces enfants sont encore sur la terrasse à te surveiller.

- Me surveiller ? mais pourquoi ? N’est-ce pas là de la simple curiosité ?

- Ne crains rien, Euphrosine, comme je te l’ai dit précédemment, évite juste les gestes brusques. La jolie écharpe que tu portes, pose-la doucement, et respectueusement, sur la banquette, en veillant dans tes déplacements à ne jamais te retrouver trop près derrière moi.

- Je m’exécute, Michel. Mais voilà bien des mystères ! S’agit-il de coutumes. Serait-ce des rites liés à votre rang de Héros ?

- Je répondrais au moment voulu à ces questions £££. Sache, jeune femme curieuse, que ces enfants, sont les premiers à être nés ici, dans ce village. Nous les avons appelés les Chevreaux

- … ?

- Le première enfant, une fille, qui est né ici jouait avec les chevreaux. Elle allait téter le pis des mères de ses seuls amis. 

- C’est vraiment attendrissant, Michel. Mais avant, où les enfants naissaient-ils ?

- Dans un campement, lors de certaines étapes !

- Des étapes ? Quelles étapes ? Michel ?

- Avant ce village, avant ces logis agglomérés, nous étions des Nomades, Euphrosine. Les femmes accouchaient dans un campement, toujours évidemment provisoire.

- Est-ce vraiment différent ici ? Un accouchement reste un accouchement !

- C’est vrai, Euphrosine, mais le nouveau-né que la Nature a donné aux humains est très fragile, sans doute le plus fragile de toute la Création …

- C’est aussi, Michel, l’espèce dont accouchement est le plus périlleux pour la mère. Il fut un temps, pas très éloigné du mien, où une femme sur deux mourrait en couche.

- Nous ne faisions pas ces comptes précis, Euphrosine, mais nous connaissons depuis toujours, les dangers qui entourent l’arrivée au monde d’un nouveau-né.
Nomades, la femme était soumise à de bien plus grands dangers. Pour les limiter, pour ne perdre ni l’enfant ni sa mère, il fallait que nous nous arrêtions.
Nomades, nous devions nous arrêter suffisamment longtemps pour que la jeune mère puisse de nouveau marcher avec le reste de la tribu.

J’acquiesçais, Michel compléta :

… S’arrêter longtemps, pour un Nomade, n’est pas suffisant, Euphrosine.
   C’est la Nature qui guide les naissances.
Elle impose le moment de l’année où l’enfant souffrira le moins du froid.
Elle impose le moment et le lieu où Elle fait passer les gibiers et remonter les rivières aux poissons.
Elle impose le moment et le lieu où Elle rend certaines graines prêtes à être consommées en quantité suffisante pour nourrir la jeune mère, et toute la tribu.
          Être Nomade, plus que de se soumettre à la Nature, être Nomade, c’est faire partie de la Nature.
La Nature impose le moment où un nouvel être fera, à son tour, partie de la Nature,

- … ?

La hauteur des sourcils me fit présumer que cette soumission à la Nature, n’était pas sans rapport avec une Rébellion « contre » la même Nature.

- Ce moment, Euphrosine, est le solstice d’été.

- … ?

- Je vois que tu comptes discrètement sur tes doigts.

-… !!

- Tu viens de découvrir, Euphrosine, le moment où les femmes doivent être fécondées.
Si la Nature impose aux femmes des naissances au solstice d’été, Elle impose aussi des fécondations pendant l’équinoxe d’automne… au moins chez les Nomades.

Je venais d'apprendre les femmes Rebelles sédentaires n'étaient plus soumises à ces contraintes. je voulais en savoir plus.

- Pour toutes les femmes, toutes au même moment ! Mais comment est-ce possible, Michel ?

- Nous savons regarder le ciel, Euphrosine.
Nous savons également planter un bâton dans le sol pour prévoir aussi bien les solstices que les équinoxes.

- Je ne doute pas, Michel, que vous sachiez repérer et prévoir les différentes phases solaires de l’année. Mais comment synchronisez-vous toutes les naissances, et donc toutes les … fécondations ?

- Les urus,, Euphrosine, migrent comme nous, et ne procèdent pas différemment. Les fécondations des femelles urus ont lieu au même moment, ce moment qui leur permet de vêler quand le troupeau arrive sur des gras pâturages. La Nature guide les urus, comme elle guide les Nomades.

- Certes, Michel, sauf que l’ovulation chez les urus n’a lieu, à ma connaissance, qu’une fois par an, tandis qu’elle a lieu tous les mois chez la femme !

- …

Pendant le silence de Michel, je me remémorais différents passages de deux livres que le Professeur m’avait fait lire avant de partir.
Les mille femmes blanches de Jim Fergus, et
Go West, Une histoire de l'Ouest américain de Daniel Royot et Philippe Jacquin,

- Vous avez dit : « au même moment » !? Attendez, Michel, je repense à un épisode singulier de l’histoire des États Unis.

J’exposais mes réflexions à haute-voix, en espérant que Michel en comprenne l’essentiel :  

… En 1874, les États Unis d’Amérique vivait sa Conquête de l’Ouest, au détriment des peuples amérindiens. Les Cheyennes sont un de ces peuples amérindiens ; Petit Loup, leur chef, proposa au Président Ulysses Grant d’échanger mille femmes blanches contre des chevaux.

- … ? Je comprends d’abord, Euphrosine, qu’un peuple était en train d’envahir le territoire d’un autre. Nous connaissons ces « conquêtes » qui ont souvent, jadis, aussi frappé nos tribus.

- Pour mieux vous présenter les Cheyennes, Michel, j’ajoute qu’au XVIe siècle, au moment des premiers contacts avec des trappeurs européens, ce peuple était, encore sédentaire, sédentaire et cultivateur.
L’arrivée, souvent violente, et continuelle, des colons Blancs, avait contraint les Cheyennes à redevenir nomades.
Pour être juste, ils venaient d’être déjà bousculés par une autre tribu amérindienne, les Ojibwas.  

- Des Sédentaires redevenus Nomades ?

- Surprenant, n’est-ce pas, Michel.
Réaliste, par ces échanges de femmes contre des chevaux, Petit Loup voulait pacifier la cohabitation avec les Blancs, et intégrer le peuple des États-Unis d’Amérique au peuple des Cheyennes.

L’idée d’une intégration par des épousailles mixtes n’était pas neuve en Amérique. Voir la suite ....

- États-Unis, Cheyennes, … Je ne connais aucune de ces tribus, Euphrosine, mais ce Petit Loup me paraît être plus que réaliste, il a fait preuve d’une subtile habilité, et même d’une certaine malignité !

- Ces États-Unis, Michel, n’étaient pas une tribu mais déjà une grande nation de … sédentaires.

- … ? Pourquoi pas, Euphrosine. Qu’ils soient sédentaires ou nomades, pour assurer leur pérennité, tous les peuples doivent savoir se « mélanger » ; nous reviendrons, également plus tard, et longuement, sur cette exigence absolument cruciale. Continu sur ton idée, je te prie.

- Mon idée est de relier « au même moment » à ce que vous venez de me dire sur « la même halte » ; cette halte pendant lesquelles toutes les femmes, sans exception, doivent mettre au monde les nouveau-nés.
Je comprends maintenant une … cérémonie dont la portée m’avait alors échappée.

- … ?

- Ulysses Grant avait accepté le principe de l’échange proposé par Petit-Loup. Quelque unes de gré, la plupart de force (notamment en vidant les prisons de femmes), quelques femmes Blanches avaient été envoyées chez les Cheyennes.
J’avais été surprise que les époux Cheyennes aient attendu de nombreuses lunes avant de … concrétiser cette … « intégration des peuples » … pour les générations futures.
Puis, un certain jour, des femmes Cheyennes ont, quasi religieusement, commencé à « préparer » chaque femme Blanche. Tout en psalmodiant des paroles ésotériques, religieusement, elles les invitèrent à s’accroupir au-dessus d’un petit brasero émettant des fumées odorantes.    
Ces préparations rituelles terminées, toutes les épouses blanches « connurent » chacune leur époux Cheyenne, toutes pendant la même nuit !
Je comprends maintenant la raison de cette synchronisation.

À propose de synchronisation, sans l’ajouter dans ma démonstration devant Michel, je remarquais aussi que, depuis de leur arrivée au camp des Cheyennes, les femmes Blanches avaient dormi dans la même tente que plusieurs Amérindiennes. Cette promiscuité était-elle destinée à créer une synchronisation des ovulations ? comme elle a souvent été observé dans des dortoirs de femmes.

… Parturition neuf mois plus tard ! Michel, au moment de l’arrivée en un lieu où les Cheyennes, devenus nomades, pourraient rester suffisamment longtemps, en toute sécurité aussi bien pour la jeune mère que pour son enfant…
Si la mise au monde est synchronisée, la fécondation avait dû l’être aussi !

- Quoi de plus naturel pour des Nomades, Euphrosine !

- Quoi de moins naturel pour des Sédentaires, Michel

Après cette exclamation j’espérais une description de la sexualité reproductive des Rebelles, et qui pourrait être devenue celle des Sédentaires. Les sourcils approuvèrent mon « moins naturel », mais Michel continua sur la procréation chez les Nomades.

- Fécondations à l’équinoxe d’automne, les nouveau-nés rejoignaient notre monde au solstice d’été, en un lieu bien fourni en nourriture et sécurisé.

- J’en ai bien compris l’importance, Michel.

- Ce qui est nécessaire pour les bovins, n’est pas suffisant pour les humains.

- En quoi n’est-ce pas suffisant ? que voulez-vous dire, Michel ?

- Je t’ai dit que pour rester intégrée à la tribu, relevée de couches, la jeune mère devait pouvoir marcher. Mais, maintenant, la jeune mère est accompagnée d’un nouveau-né
C’est la Nature, qui comme tous les Nomades, guide les migrateurs.
Si la Nature, guide les Nomades comme les migrateurs, Elle n’a pas donné les mêmes facultés à tous.

- … ?

- Le veau de l’urus est capable de marcher quelques minutes après sa naissance. La Nature n’a pas donné cette possibilité à nos nouveau-nés.

- … ?

Quelle idée Michel poursuivait-il ?

- Tu vas comprendre, Euphrosine.
Le veau de l’urus peut rapidement trottiner au même rythme que le reste du troupeau.

Maintenant, imagine-toi jeune maman nomade. La tribu vient de repartir de son campement d’été. Tu portes ton nouveau-né sur ton dos.

… Il grandit, ses sourires illuminent votre couple comme ils illuminent toute la tribu. De plus en plus souvent ton époux le porte aussi. Entre deux tétées, un de tes frères, ou de tes jeunes sœurs, s’en saisi joyeusement.
Une année ou deux passent. Nomade parmi les nomades, tu marches. Ton enfant passe de bras en bras. De bon cœur, il rit, juché sur des épaules aussi accueillantes que cajolantes. Pendant les étapes, depuis quelque temps déjà, il trotte parmi les tentes, et joue avec les chiens.

- Oui, j’imagine bien tout cela. Michel. Cette jeune mère et son compagnon rayonnent de bonheur.

- Un autre enfant, ne multiplierait-il pas ce bonheur ? 

- J’en suis certaine, Michel.

- Mais pour continuer de faire partie de la tribu, tous doivent marcher. Quelques jours après sa naissance, le veau peut marcher avec le troupeau d’urus. Commences-tu à comprendre, Euphrosine ?

- Non, pas vraiment, Michel.

- C’est seulement quand quatre solstices d’été sont passées qu’un enfant peut marcher à la cadence de ses aînés. Et à quatre ans, souvent, des épaules doivent encore l’accueillir. Ainsi juché, il ne rit plus ; il dort, de fatigue.
Depuis peu, sa mère est de nouveau enceinte.

- Donc si je comprends bien, Michel, chez les Nomades, quatre ans sont nécessaires entre chaque naissance !
Donc, la fécondation des femmes doit ne se faire que tous les … quatre ans !

- Exactement, Euphrosine, tous les quatre ans, seulement.

- Un an pour les bovins, quatre ans pour les humais. Mais alors … ? Mais alors, Michel ?

- …

Sans donner les explications que j’attendais, Michel alla de nouveau vérifier sa soupe. Cet écart qu’il fit par rapport à son récit présumait-il une émotion dans les révélations qu’il s’apprêtait à me faire ?
De mon côté, je ne voyais pas en quoi ces naissances limitées à une année sur quatre rejoignaient le contexte de cette rébellion ayant conduit à la sédentarisation. Devrais-je vraiment attendre la dégustation de la soupe ?
      J’avais néanmoins conscience que parmi les trois principes biologiques (vivre, se reproduire, assurer la pérennité de la tribu), Michel avait commencé à décrire le second, et que son insistance à la décrire laissait bien présumer que la sexualité avait été modifié lors du passage de Nomade à Sédentaire   
     Tout en tournant doucement sa soupe, Michel, sur ce même rythme, me confessa :

- Mon épouse, Emazte matxinoa, et moi étions déjà de vieux amoureux …

- C’est la première fois, Michel, que vous me parlez de votre épouse. Pardonnez-moi, je n’ai pas très bien compris son nom

- Emazte matxinoa

- Ne pourriez-vous pas l’appeler Emma ? ce serait plus simple pour moi !

- Emma, dis-tu ? Je te promets d’essayer.

- Vous disiez que vous étiez de vieux amoureux, Emma et vous.

- Oui, Euphrosine, des amoureux, des … vieux amoureux … La tendresse nous unissait encore.
Mais aussitôt que nous avons commencé notre nouvelle vie, une irrésistible émotion nous poussa, vers d’autres horizons, vers des unions, plus … intimes … au-dessus du ciel …

- Je crois comprendre, Michel.

 - … ces formes d’unions nous étaient évidemment interdites quand nous étions Nomades.
Oubliant notre âge, nous avons redécouvert des plaisirs partagés, et oubliés. Ceux que parfois nous nous risquions à échanger, en cachette, pendant les Grands Rassemblements.

- Quels sont ces Grands Rassemblements ?

Je me promettais de poser également la question sur les « formes d’unions » interdites chez les Nomades.
Patiente, Euphrosine !

- Les Grands Rassemblements, Euphrosine, sont aussi, en quelque sorte, ceux de l’amour, et surtout, ils constituent un élément essentiel pour comprendre le succès de notre Sédentarisation. J’y reviendrais, longuement, plus tard.

- Je suis touchée, Michel, que vous m’ayez faite ces confessions … très intimes.

- Ces souvenirs sont agréables, Euphrosine. C’est moi qui te remercie de les avoir fait renaître.

- …

- …

- Pardonnez-moi, Michel, d’interrompre votre émotion, mais je ne suis pas certaine d’avoir compris quelles étaient ces « formes d’unions » qui étaient interdites chez les Nomades.

- Interdites et même impossibles pour la survie de la tribu ! Ces unions, Euphrosine, sont, disons, des unions « naturelles ». Les façons « naturelles » de faire l’amour.

- « Naturelles » ?

- Chez les Nomades, Euphrosine, ne faut-il pas attendre quatre années entre chaque fécondation ?

- Je vous accorde, Michel, que la Nature guide les naissances et les fécondations, chez les humains, comme chez les bovins.
Mais, chez les humains, qu’ils soient sédentaires ou nomades, nous le savons très bien, cette intimité sensuelle sans but de fécondation, sans autre pulsion que cette spontanéité amoureuse, garantit l’existence même du couple, par le plaisir réciproque…

La principale clé chimique de ce plaisir réciproque pourrait être une hormone, l’ocytocine, comme l’expose, avec modération, Marcel Hibert dans son excellent ouvrage : Ocytocine, mon amour.

… Le plaisir protège le couple. Le plaisir tisse des liens indispensables à la survie du nouveau-né. Vous-même, vous avez dit, Michel, que la Nature nous a donné un nouveau-né très fragile, sans doute le plus fragile de tous …
Vous avez également remarqué que le veau est capable de marcher quelques minutes après sa naissance. Il y parvient sans aucune aide du taureau !

- Il assure une certaine protection, périphérique, contre les prédateurs.

- Peut-être, Michel, mais chez les humains, sans l’aide directe, et centrale, du compagnon de la jeune mère, le bébé ne survivrait pas … et souvent dans la mort, la mère le suivrait.
Sans les liens tissés par le plaisir amoureux, « le couperet de l’évolution serait tombé », comme dirait le Professeur, et notre espèce aurait disparu !
Or, si j’ai bien compris, chez les Nomades, il faut attendre plusieurs années entre chaque fécondation …

- Exactement quatre ans pour qu’un enfant puisse marcher seul avec la tribu. Où veux-tu en venir, Euphrosine ?

- Pour en revenir à votre confession, Michel, chez les Nomades, pour éviter le risque d’une grossesse, les relations « naturelles » sont proscrites pendant quatre ans ! Est-ce bien cela ?

- Une femme qui serait enceinte en dehors de la période prévue par la Nature compromettrait gravement la survie de la tribu, ou sa propre survie, ce qui revient au même.

- ... ! La Révolution du Néolithique ne serait-elle pas la Révolution de la sexualité ?
Comme Sédentaires, vous avez pu abandonner la synchronisation des naissances.
La Sédentarisation serait-elle une révolution qui permet aux femmes d’accoucher toute l’année ? et sans respecter l’intervalle de quatre ans !
Serait-elle une révolution qui permet aux femmes d’être fécondées librement toute l’année ?
La liberté d’accoucher, la liberté d’être fécondée !
La liberté de faire l’amour « naturellement » ! toute l’année !
La libération de la sexualité !
Le Néolithique est la libération de la sexualité.

- Toutes ces libertés dont tu parles, Euphrosine, nous les avons découvertes seulement après, après que nous ayons commencé notre nouvelle vie.

- … La liberté de l’Amour, Michel ! Une amoureuse et un amoureux sédentaires peuvent vivre une romance, devenir amante et amant, voire épouse et époux, en dehors de toutes considérations saisonnières imposées par la Nature.
Une femme et un homme peuvent vivre leurs belles amours « naturelles » sans calculer le moment et le lieu où ils verront naître leur enfant.
N’est-ce pas à ces pulsions auxquelles vous avez cédées, Emma et vous, aussitôt que vous avez commencé votre « nouvelle vie » ?

- Comme moi, Emma était déjà un âge avancé, les risques qu’un enfant soit conçu restaient assez limités, mais Nomades nous ne nous y serions jamais risqués a ces étreintes coupables.

- La liberté de l’amour, c’est se libérer de la servitude de la Nature !
Les Rebelles sont ces amants qui s’unissent quand leurs pulsions amoureuses leur font tourner la tête.
La liberté d’aimer c’est vous et le Néolithique qui l’avez inventée !

- Je te laisse parler, Euphrosine !

Je m’étais laissée entraîner, par une passion, celle de ma démonstration. Je continuais :

- Bien avant celle de Luc Ferry.

- … ?

- Luc Ferry est un grand philosophe de mon époque. Pour lui, la révolution de l’Amour est un prolongement de la Révolution industrielle.

- … ?

- la Révolution industrielle, comme la Révolution du Néolithique, a profondément modifié la société humaine. Si, pour suivre Luc Ferry, l’industrialisation a engendré une Révolution de l’Amour, la sédentarisation a engendré la première Révolution de l’Amour.
   La Révolution du Néolithique est celle de l’invention de l’Amour !
Le Néolithique a inventé l’Amour !
Non ! Bien plus que de libérer l’Amour, le Néolithique a libéré la sexualité. 
Chez les Nomades, simples éléments enchaînés à la Nature, la femme et l’homme ne connaissaient pas plus l’amour que ne le connaissent les urus.

- J’admire ton enthousiasme, Euphrosine.

- Il n’y a pas d’amour sans passion. Il n’y a pas d’amour sans enthousiasme.

Mais mon enthousiasme avait occulté une autre question, tout aussi essentielle.

Si les relations « naturelles » sont proscrites pendant quatre ans ! Comment vos Nomades font-ils pour maintenir leurs liens amoureux, … sexuels, … les liens du plaisir ? Les liens sans lesquels la survie des bébés ne saurait exister ? Les liens qui permettent à l’espèce humaine d’exister !

- Ne t’inquiètes pas, Euphrosine, les Nomades ne se privent pas de cultiver les liens tissés par le plaisir réciproque. Même si ce n’est la façon la plus sacrée, des liens créés par le plaisir, les Nomades les font s’épanouir d’une autre façon largement antérieure même aux premiers humains.

- Je ne m’inquiète pas, Michel ! Quelle est cette façon ?

- Ils font l’amour « autrement »

- C’est-à-dire ?

- Je te l’expliquerais plus tard, si tu ne l’as pas déjà compris d’ici là.

- …

- Sais-tu compter, Euphrosine ?

- Quelle question, Michel ! Oui, je sais compter.

- C’est vrai, tu l’as déjà montré pour calculer le moment de la Fécondation. Cette fois, une main va te suffire. Nous venons de voir ensemble qu’un enfant ne peut naître que tous les quatre ans.
Si la femme est primipare à seize ans, quel âge aura-t-elle quand l’enfant suivant naîtra ?

- Vingt ans !

- Très bien, continu, Euphrosine.

- Vingt-quatre ans pour le suivant, ensuite vingt-huit.

- Trente-deux ans c’est déjà presque trop âgé vis-à-vis des risques de mortalité. Alors, quel est le potentiel de naissances pour une femme nomade ?

- Trois, quatre. Cinq enfants au grand maximum.

- Ce simple calcul, Euphrosine, peut convaincre n’importe qui, n’importe qui d’un peu honnête, combien la femme est précieuse, et pourquoi elle doit être respectée, protégée et … crainte.

- …

- …

- Vous veniez de me démontrer, Michel, que chez les Nomades, la femme devait être respectée, protégée.
Maintenant que vous êtes devenus des Sédentaires, la femme bénéficie-t-elle toujours des mêmes privilèges ?

- Pourquoi parler de privilèges ? La femme ne serait-elle plus sacrée ? Ne doit-elle plus être protégée ? N’est-ce plus elle qui détient le pouvoir d’enfanter quand les humains deviennent des Sédentaires ?

Sacrée, protégée, précieuse, ne serait-ce pas une autre façon d’aliéner ? N’est-ce pas ce que prétendraient certaines militantes de mon temps ? Cette polémique n’étant pas dans les référentiels de Michel je remarquais seulement, comme pour moi-même :

- Est-ce la Science des temps modernes qui en dévoilant la Nature, à faire perdre à la femme le mystère de ce pouvoir ?

Louis-Ernest Barrias  La nature se dévoilant devant la science

- …

- Pouvez-vous considérer, Michel, que dans votre société de sédentaires, la femme est l’égal de l’homme ?

- Très curieuse question que tu me poses là, Euphrosine. Je ne peux que te répéter que « la femme doit être respectée, protégée et » tu me sembles l’avoir oublié : « crainte ».

… pour la « crainte », je me souvenais que chez les Celtes les pouvoirs de la femme étaient autant craints que respectés. Si la plupart des assemblées de tribus celtes étaient composées d’hommes, celles qui relevaient des relations extérieures étaient de la compétence des femmes. C’est avec des assemblées de femmes Ibères que Marc-Antoine dut négocier des alliances. Les hommes Celtes considéraient-ils que leurs femmes étaient plus à craindre par les étrangers que par eux-mêmes ?
Sans développer la « crainte » inspirée par les femmes, je laissais Michel continuer :

Où est l’égalité ? Dans une communauté, pour le bien de tous, chacun fait ce qu’il sait le mieux faire. Quand les hommes sauront enfanter, ils pourront revendiquer l’égalité.

- … !

Ce renversement de la revendication me laissa un instant interdite.
Trop imprégnée à la fois du patriarcat et des revendications féministes, je ne parvenais que difficilement à me replacer dans les débuts sociétaux de la sédentarité.
La réaction de Michel pouvait-elle laisser penser que sa société était matriarcale ?
Ma première idée fut de transposer le système de propriété d’autres nomades, autant que le « propriété » ait un sens pour des Nomades et autant que la propriété puisse refléter un rang hiérarchique !
Chez les Cheyennes, la femme était propriétaire de sa tente, et la léguait à une fille, sauf si celle-ci était issue d’épousailles avec un Blanc ! Chez les Berbères, la femme possède également la tente et aussi le troupeau, l’homme n’a que son cheval, avec le harnachement, et ses armes, qu’il exhibe si fièrement dans les fantasias !

Le matriarcat fut envisagé par un des premiers archéologues de la cité néolithique de Çatal Höyük, James Mellaart, et plus particulièrement par son épouse, Arlette !
    La science permet d’en douter.
Selon le critère selon lequel le sexe dominant se voit attribuer plus de viande, la recherche de disparité par la chimie des isotopes a été vaine.
Selon le critère d’inégalité sociale postulant que les femmes passent plus de temps à l’intérieur du logis que les hommes, des mesures chimiques ont démontré que la quantité de suie fixée sur les côtes des habitants de Çatal Höyük étaient identiques pour les hommes et pour les femmes. Cette quantité égale de suie laisse présumer que les hommes passaient autant de temps à l’intérieur du logis enfumé que les femmes, laissant présumer une égalité homme-femme dans ce village. Au moins une « apparente égalité totale » selon la conclusion d’Ian Hodder, Professeur d’anthropologie à l’université de Stanford et auteur de ces différentes mesures comparatives.

Ni patriarcat, ni matriarcat, chacun fait ce qu’il a à faire.

Pendant que je réfléchissais, Michel avait remué un peu sa soupe, et maintenant, il attendait tranquillement ma prochaine question. Puisqu’il m’avait confessé des souvenirs de son couple, je restais dans le domaine familial

 

- Nomades, ne viviez-vous pas plus en tribu qu’en famille ?

- Plus en tribu qu’en famille, oui, Euphrosine, mais une de nos petites-filles venait régulièrement nous voir.
Encore petite, elle nous apportait quatre amandes dont elle avait soigneusement cassé la coque vérifié qu’elles n’étaient pas amères. Une autre fois, c’étaient deux petits morceaux d’os, avec leur moelle, chapardés quelque part. Tu souris ! La moelle n’est-elle pas une friandise pour toi ?

- Oui, euh, si, … je pense juste à une remarque du Professeur, mais continuez, je vous prie, Michel.

- Une fois que nous avions accepté ses présents, elle venait se lover contre l’un, puis contre l’autre, puis entre nous deux.
Elle s’imaginait qu’elle devait apporter « quelque chose » pour pouvoir se faire câliner. Pour nous, ce câlin était à lui seul un présent, un tendre présent.

Sans doute pour cacher cette nouvelle émotion, le vieillard remua de nouveau sa soupe.

… Je me suis laisser aller de nouveau à de doux souvenirs, mais ce sont certainement d’autres choses que tu voudrais entendre.

Pour chercher une contenance, je regardais le plafond. Je remarquais qu’il était soutenu par des branches enchevêtrés, surmontées d’une natte peut-être en jonc ou en roseaux. Le Professeur en avait vu des semblables lors d’un de ses voyages en Tunisie, à Monastir. Aucune branche n’était traversante, contrairement à ce que j’avais pu voir sur des reconstitutions de Çatal Höyük.
À mon arrivée, j’avais adopté la marche souple des habitants de ce village « tout en terrasses ». Cette souplesse n’était-elle pas destinée à s’harmoniser avec la souplesse des toit-terrasses ? Cette souplesse n’assurait-elle pas une meilleure résistance aux tremblements de terre, fréquents dans cette région du monde ?

Du plafond, mes yeux se portèrent vers l’entrée-cheminée

- Il me semble avoir vu un chien pointer son museau à votre entrée-cheminée.

- Le fumet de ma soupe l’aura attiré !

- Vous avez donc déjà domestiqué le chien !

- C’est le loup que nous avons domestiqué, Euphrosine, bien longtemps avant moi. Il arrive que nous le faisions encore. Il suffit qu’un chasseur découvre dans sa tanière une louve mourante avec des petits louveteaux accrochés à ses mamelles. Il ramène des petits au camp, et les donne à allaiter à une femme, allaitante …
La tribu humaine devient sa meute.
En sélectionnant les descendants de ces loups nous avons créé des chiens, certains pour la chasse ou pour nous guider vers une charogne, d’autres pour la garde, d’autres pour tirer et porter des charges le long des parcours des Nomades, d’autres, dociles, peuvent jouer avec les enfants, d’autres pour …

- Et vous, Michel, aviez-vous un chien ?

- …

- Vous n’avez jamais eu de chien ?

- Si, Euphrosine. Nous avons eu un chien, ou plus exactement une chienne, car nous ne gardons que les chiennes.

- Et cette chienne ?

- Ce n’était encore qu’une petite boule de poils quand elle nous avait été offerte. C’était à l’occasion des vingt solstices d’été, qui s’étaient écoulés … depuis qu’Emazte matxinoa … Emma avait rejoint notre tribu.

- Vous semblez ému. À moins que ce soient les vapeurs de la soupe que vous surveillez !

- Ma soupe … peut être ! Peut-être aussi. Comme à son habitude, notre chienne me suivait. Elle commençait à vieillir. Elle ne portait plus de charge et c’était plus nous qui la gardions que l’inverse. Je sentais bien qu’elle forçait sa marche. Subitement ses pattes arrière se sont arrêtées, paralysées. Je l’ai prise dans mes bras. Nous étions déjà parmi les derniers, suivis par un Operator, une cinquantaine de pas derrière nous, le regard toujours perdu dans un lointain devant lui.

- Qui sont ces Operators ?

- Tu le comprendras rapidement toute seule, Euphrosine.
Ma chienne était lourde, et surtout, je commençais à être vieux. Mon épouse m’a aidé un peu, elle était vieille, elle aussi.
Arrivés épuisés au campement, nous avons été accueillis par des regards fuyants, suspicieux, voire hostiles. N’avions-nous pas retardé la marche de la tribu !
J’ai posé ma chienne. Elle m’a regardé fixement, puis ses yeux se sont ensommeillés.
Déjà, une fois, son arrière-train lui avait « manqué ». Le lendemain, tout était oublié, elle avait gambadé en jappant joyeusement.
Cette fois …

- Cette fois ?

- À l’aube, un jappement m’a réveillé, un seul jappement.
En sortant, j’ai aperçu au loin un Operator, il m’a semblé qu’il portait ma chienne.
Le lendemain, c’était mon tour de préparer une des soupes communes. Aimablement une voisine m’a proposé de me remplacer.
Quand nous sentions sous la langue des petits morceaux de viande, mon épouse et moi préférions penser qu’il s’agissait de cet écureuil tué à la fronde par des gamins, ou de cette grosse couleuvre qu’ils avaient attrapé au bord de l’eau.
Ce jour-là, la soupe avait un bien triste goût ...

- C’est horrible ce que vous me racontez !

- D’abord, Euphrosine, pourquoi crois-tu que les premiers Nomades aient gardé un loup dans leur tribu ?

- … ?

- Pour leur fourrure et aussi comme réserve de nourriture, en cas de disette car la chair du loup n’est pas des plus succulente.
Quand notre chienne a cessé de pouvoir marcher, nous traversions une région sans gibier.

- … !

- Rassure-toi, Euphrosine, depuis que nous sommes des Sédentaires, je n’ai pas le souvenir que nous ayons manger un seul chien. Depuis le Néolithique il n’y a plus de chien au menu !
Ensuite, et surtout, il faut bien que tu comprennes, Euphrosine, que les Operators n’ont fait qu’appliquer la règle des Nomades. Elle est appliquée, sans restriction, à tous ceux qui appartiennent à la tribu, humains ou canins.
Ainsi vont les Nomades.
Marcher est la condition de leur survie.  

- …

Michel me laissa le temps nécessaire pour digérer cette funèbre soupe.
Puis, il reprit :

- Marcher est la condition de survie des Nomades. Marcher règle les fécondations et les naissances à des moments précis. Je t’ai exposé tout cela, mais pour savoir si j’ai été un Rebelle, tu dois, Euphrosine, tout connaître sur que ce qui a fait de nous des Sédentaires … tout connaître.

Quelles autres horreurs de la condition de vie des Nomades allais-je apprendre ?

- Je vous écoute, Michel.

- Je t’ai déjà dit, je crois, qu’au solstice d’été, la Nature nous offre des grains prêts à être consommées.

- Au moment de l’arrivée au monde des nouveau-nés …

- Ô épeautre, Ô engrain. Ô amidonnier, nos grains préférés.

- Je vois là des ancêtres du blé …

Cette action de grâce marquée par ce « Ô », était la première que manifestait Michel. Le Professeur m’avait bien averti des croyances animistes de ces populations.
Michel aurait pu les manifester bien avant, par exemple à l’occasion des références aux solstices ou équinoxes, ou même aux gonds de la porte du cellier, puisque dans l’Antiquité, cette partie d’huisserie avait son propre dieu.
Mais c’étaient des grains qui avaient bénéficié d’un « Ô ». Dans la société néolithique de Michel, plus que les « grandes puissances de la Nature », ou les gonds, étaient-ce les produits de l’agriculture qui étaient vénérées ?

- … ajoute l’orge, Euphrosine ! L’orge la plus sacrée d’entre toutes.
Ô Orge ! Ô Orge ! Toi qui engendres la boisson de notre spirituelle élévation.

- Quelle est cette boisson merveilleuse, Michel ?

- Une boisson tellement parfaite que c’est pour elle que nos ancêtres ont bâti des bâtiments de pierre, recouverts de chaumes.
La première étape de fabrication est le trempage des grains d’orge dans une eau pure.

- … ?

- Si les Grands Rassemblements …

- Les Grands Rassemblements de l’amour ? N’est-ce pas Michel ?

- Pour toutes les tribus, les Grands Rassemblements ont l’amour comme aboutissement suprême. Une eau pure comme celle qui jaillit ici est une des conditions pour y parvenir.

Vivre d’amour et d’eau fraîche ! Je m’égarais !

… Si cette source est sacrée, c’est que son eau claire permet de préparer cette vénérable boisson. Voilà, Euphrosine !

Préparé, fabriqué ou cultivé ! Voilà bien ce qui est honorable !
Dans son chapitre La vie comme souverain bien de la Condition de l’homme moderne Hannah Arendt ajoute en note : « Nietzsche et Bergson décrivent l’action en termes de fabrication – l’homo faber au lieu de l’homo sapiens. Tout comme Marx entend l’agir en termes de faire et décrit le travail en termes d’œuvres. »
Je retrouvais le culte, animiste, des produits de l’agriculture. 

... La deuxième étape est la germination.

- Ne seriez-vous pas en train de me décrire la fabrication de la bière, Michel ?

- Peut-être ! Je ne serais pas surpris, Euphrosine, qu’une boisson aussi merveilleuse soit parvenue jusqu’à ton époque !

- Une des étapes suivantes n’est-elle pas la fermentation, Michel ?

- … ?

- Le moment où des bulles apparaissent ! et où une légère brume vogue au-dessus du liquide ?

- C’est le moment sacré, Euphrosine, et à ce stade, seules les femmes ont le droit de continuer la préparation.

- Pourquoi parlez-vous si doucement, Michel ?

Marquant une humilité devant le sacré, les deux sourcils s’étaient abaissés

- Pour ne pas effrayer le mystère, Euphrosine. La fécondité et la fermentation ne sont-elles pas de même nature, ou plus exactement d’une même mystérieuse nature ? 

- … ?

- La femme détient le mystère de la fécondité, elle détient aussi l’art du brassage de la parfaite boisson.

- Je vous l’accorde, Michel. De plus la bière est une boisson saine, lors de la fermentation, les levures éliminent les contaminants pouvant provoquer des maladies.
Mais ces brasseuses sacrées ne me semblent pas être les Rebelles du Néolithique !

- …

Le brassage de la bière n’était-elle pas l’occasion de connaître le secret de la Rébellion. Il devait m’être révélé au moment où nous boirions la soupe, j’orientais la conversation sur cette autre boisson.

- Votre soupe sent très bon, Michel.

- Je suis assez satisfait de son fumet. Jadis, ce fumet m’a rendu heureux, très heureux …

- … ?

- …

À la position des sourcils, je compris que ce n’était pas encore le moment de savoir pourquoi ce fumet était à l’origine d’un bonheur de ce vieillard.

- Et que contient votre mystérieuse soupe, Michel ?

- Au solstice d’été, la Nature nous offre des grains prêts à être consommés …

- … et certains à être brassés !

- Bientôt après notre arrivée, nous pouvons aussi ramasser les premières lentilles, celles qui mûrissent les premières, celles qui sont les plus près du sol.
   Entre celles du bas et celles du haut, selon les années, nous pouvons cueillir suffisamment de lentilles pour faire des soupes pendant quatre à huit lunes.
Nous conservons les plus belles cosses de lentilles pour les soupes des étapes qui nous séparent de la cueillette des prochaines graines.

La conservation de gousses sélectionnées n’étaient-elles pas les prémices de l’agriculture ?

… Les lentilles épuisées, il faut quitter le campement où les enfants sont nés, après quatre ou cinq lunes de marche, les pois et les fèves récoltés pourront aux soupes, être ajoutés.

- …

- Ô lentilles. Ô pois. Ô fèves ! Sans eux, sans la soupe, nous ne pourrions pas nourrir nos enfants !

Ces Légumineuses (appelées maintenant des Fabaceae), rendues comestibles par l’art de la soupe (donc l’art du feu), ont permis de franchir une étape décisive de l’évolution en permettant aux humains d’élargir la diversité de leurs apports en protéines.

…  Ô pois ! Ô Emma ! ….

Après ces actions de grâce, les deux sourcils abaissés, Michel se plongea dans une autant émouvante que mystérieuse méditation. Pourquoi les pois plus particulièrement ? et pourquoi Michel a-t-il associer les pois à Emma ? Je gardais ces questions pour plus tard et laissais le vieillard revenir doucement au présent, de la soupe.

- Nous y ajoutons les morceaux d’os, ce qui reste après que nous en ayons goulûment lécher la moelle. Doucement, ces os restituent leur bouillon.

- Et après un chauffage prolongé, votre soupe devient, comme la bière, une boisson saine, sans microbes ni parasites, ou au moins en nombre très limités.

- Écarte-toi un peu, Euphrosine, il faut justement que j’ajoute un galet.

- Vous voulez ajouter un galet dans la soupe ! Vous espérez qu’il cuira ! Quel goût va-t-il donné à votre soupe ? Votre soupe aux galets !

- Vois-tu, Jakin nahi duena, qui veut tout savoir, mais qui ne réfléchit pas assez, ce galet que je viens de saisir prudemment entre deux morceaux de bois, encore recouverts de leur écorce, était dans le feu.
Dans ce feu, le galet est devenu brûlant.
Si maintenant, je le laisse ensuite tomber, prudemment, dans la soupe, ce n’est pas pour lui donner du goût, mais de la … chaleur, 

- …

- Chaleur qui permettra à cette soupe de continuer de mitonner. Maintenant que tu me sembles avoir compris, essaie, Euphrosine, d’imaginer comment nous faisons la soupe.

- Vous mettez tous les ingrédients de votre soupe dans cette marmite, vous ajoutez l’eau, puis la quantité suffisante de galets brûlants pour qu’elle cuise.

- L’art de faire la soupe est sensiblement plus complexe que tu le décris. Ajouter les légumes verts dans l’eau bouillante permet d’éviter l’apparition d’amertumes.
Chacun a sa recette qu’il améliore avec le temps et en fonction des saisons. La mienne…, la mienne, …

- Votre soupe semble vous rendre rêveur, Michel. Vous êtes ému. Je vois aussi que vous soupirez.

Pourquoi Michel insiste-t-il tant sur la préparation de la soupe ? La soupe a-t-elle un rapport avec la sédentarisation ou avec Michel personnellement ?

- … C’est sans doute la fumée, ou la vapeur, Euphrosine. … mais je ne crois pas que ce soit l’art de ma soupe qui t’intéresse particulièrement.

…Tu regardes ma marmite, Euphrosine ! Elle te paraît très rudimentaire.

- Euh, plutôt, oui, Michel.

- Saches, Euphrosine, que depuis des temps immémoriaux, peut-être même avant la domestication complète du feu, la marmite n’a été qu’un trou dans le sol. Une alternative, très utilisée par les Nomades, est la poche de peau accrochée à quatre piquets.
Au début de notre installation, forcée, ici, nous utilisions la marmite laissée par ma tribu. Je l’avais soigneusement laissé se « culotter » d’une couche de gras de plus d’un doigt d’épaisseur. Son seul défaut, était son éloignement ; il fallait descendre, puis remonter longuement pour y accéder …

- Alors vous avez fabriquer une marmite ici. 

- Pas exactement ici Euphrosine. Nous avons d’abord utilisé un des trous qui servaient à la préparation de la parfaite boisson. Malgré son éloignement, nous aurions pourtant continué à utiliser ma marmite bien « culottée ». Mais il y eut cette crue subite …
Tout commença par un effroyable amas de nuages …

- … Un vaste amas d'effroyables nuages,
Dans ses flancs ténébreux couvant de noirs orages,
S'élève, s'épaissit, se déchire ; et soudain
La pluie, à flots pressés, s'échappe de son sein ;
Le ciel descend en eaux, les fleuves débordés
Roulent en mugissant dans les terres inondées.
Pendant quarante jours, il plut sans discontinuer.

Virgile, pardonne-moi !

- C’est bien cela, Euphrosine ! Le chaume des bâtiments où nous abritions suintait. Tout le bas pays est resté sous les eaux.

- Puis, quand les eaux commencèrent à baisser, une colombe, puis un corbeau et une hirondelle passèrent au-dessus de vous.

- Comment le sais-tu, Euphrosine ?

- J’ai lu la légende de Gilgamesh, et aussi la Bible !

- Je comprends que le souvenir de ce déluge ait perduré jusqu'à ton époque, Euphrosine. Il est vrai qu’il fut, par certains côtés, pour nous, fondateur.

- … ?

- Tout avait été emporté, les roseaux, les arbustes, les arbres, les nids d’oiseaux et même notre trou-marmite « bien culottée » !
          Nous sûmes, quatre ans plus tard, que des tribus entières avaient été anéanties, notamment parmi les plus belliqueuses.

          Quand la Nature jugea bon que les eaux devaient se retirer, pour nous prévenir, avec un grand arc-en-ciel, Elle nous envoya les oiseaux que tu as cités.
Muets et immobiles, devant cette désolation, nous n’étions qu’yeux écarquillés et profonds soupirs. Mais notre petite-fille …

- Votre petite fille était avec vous ! je ne comprends pas ?

- Tu le comprendra plus tard. Euphrosine. Notre petite-fille s’est avancée. De son pas léger elle marcha dans cette terre visqueuse. Elle en avait déjà eu l’expérience, fâcheuse dans une tourbière,

- ??? J’imagine Michel, que vous m’expliquerez un peu plus tard l’épisode de la tourbière, comme tout ce qui reste en suspens ...

- Je te le promets, Euphrosine !  … mais cette fois, notre petite-fille s’amusait, elle piétinait, jouait, chantait et dansait sur place. Au fur et à mesure qu’elle dansait, elle s’enfonçait, la boue grisâtre formait progressivement des bottines autour de ses jambes.
Cette jeunesse dans toute son exubérance joyeuse nous ravissait. Nous étions tous transportés dans un insouciant présent.
Tous ? pas exactement. Un vieux tout voûté prit un peu de la glaise formant les bottines et, pensif, la malaxa dans ses mains noueuses.
          L’arc-en-ciel brilla enfin ! Envoyé par la Nature, le soleil revint. Le limon sécha. Certaines parties se craquelèrent plus que d’autres.
          À l’aide d’une omoplate d’urus trouvée dans un tas de déchets, le vieux récupéra de ce limon au plus profond où notre petite-fille avait dansé. Il le façonna à sa manière et posa ses ouvrages sur la berge pour les mettre à sécher au soleil retrouvé.
Chaque jour, de ses yeux blanchâtres, le vieux allait les scruter. Sa vue était tellement faible que souvent c’était plus de son nez que de ses doigts déformés qu’il touchait la glaise séchée.
Après une de ses inspections, le vieux trottina vers nous. Il était presque redressé. Il portait triomphalement une brique. Cette boue, et plus particulièrement celles, qu’en dansant, notre petite fille avait mélangée à de l’herbe et quelques plumes, … cette glaise pouvait être utilisée.
      Curieux de tempérament, il avait lui-même, encore adolescent, déjà fait les mêmes observations. Mais, nomade parmi les Nomades, il n’y avait trouvé d’autre utilité à ces briques qu’un … jeu de construction. Cette fois, avec une aide inespérée, son rêve pouvait se concrétiser …
Ces briques pouvaient être fabriquées à proximité et facile à transporter. Le déluge nous a permis de construire nos logis agglomérés et de fonder notre village.
            Pour préparer la bière, nos ancêtres avaient déjà construit des bâtiments, en pierre, mais ces pierres, il fallait aller les chercher loin d’ici, les tailler et les porter, tout ceci demandait une énergie hors de notre capacité.

- Chercher à s’économiser, c’est déjà la voie de l’inventivité !

- … la nécessité crée l’inventivité, oui, Euphrosine !

- Vous venez de me parler d’une « aide inespérée », cette aide ferait-elle partie de votre Rébellion ?

- Elle a permis que cette rébellion existe.

- Elle a permis que de Rebelle vous deveniez Conquérant, Michel. Mais quelle était cette « aide inespérée » ?

- Celle des Illuminés !

- Qui sont ces Illuminés ?

- Ne t’en ai-je pas déjà parler ? Non ? Alors, je viens de commencer à le faire. Ils ont fait partie de notre groupe.
L’existence d’un groupe fut primordiale, j’aurais l’occasion d’y revenir, plus tard.

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