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Publié par Jean-Pierre FORESTIER

- En réalité, nous n’étions pas seuls. Les vieillards ne sont pas les seuls à être abandonnés, la règle des Nomades concerne tous ceux qui ne peuvent plus suivre la tribu, les malades, les éclopés,  ….
       Couché sur des herbes aromatiques, elles-mêmes posées sur un ancien feu, un jeune homme gisait.
Résultat de quelque extravagance pendant les fêtes du Grand Rassemblement, ce brillant chasseur s’était brisé une jambe.
Couché sur des branchages solides et convenablement liés, il aurait pu être tiré par des amis, et sans doute remarcher, en claudiquant, quelques lunes plus tard. Était-ce cette mauvaise plaie et cette fièvre persistante qui avaient décidé sa tribu à l’abandonner ?

- Qu’avez-vous fait ? Un Abandonné doit-il toujours être « rendu à la Nature » ?

- Mon épouse, maîtresse des mystères de la bière, l’était aussi pour d’autres mystères. Elle mit dans la bouche du blessé fiévreux, quelque baie apaisante dont elle avait le secret, (peut être celle qui fait aussi élargir les pupilles),
  Puis, avec de la boue qui restait au fond d’une cuve à bière, elle nettoya soigneusement la plaie. Une sorte d’emplâtre compléta la thérapie (peut-être l’avait-elle confectionné avec ce champignon qui pousse sur le tronc bouleau, je suis loin de connaître toutes ses médecines)

- Vous étiez donc trois Abandonnés. Il y avait aussi ce vieux tout voûté, l’inventeur de briques de torchis …

- Ce vieux-là, nous l’avons rencontré plus tard.
Emma finissait de soigner le chasseur pris dans ses fièvres, quand, guidés par des gémissements, bravant l’interdit, nous pénétrèrent dans l’enceinte sacrée. Derrière un des xoanons une jeune femme était recroquevillée. À notre approche, son regard plein de pleurs devint des cris de détresse. Elle cria en mettant ses mains sur son ventre.
Elle avait « fauté ».

- Fauté ? ?

- Dans un moment de passion, ou d’égarement, elle avait voulu connaître, avant le Grand Rassemblement, cette jouissance que lui avaient chuchoté ses aînées.  
Sa grossesse était déjà avancée, et les marches forcées l’avaient exténuée. Même « fautive », elle restait dépositaire du plus mystérieux de la Nature ; abandonnée au pied d’un xoanon, elle bénéficiait de son voisinage sacré.

- … !

- Il lui fallait simplement du repos, et manger.

- Justement, Michel. Aviez-vous de la nourriture ?

- Quelques jours de vivres sont toujours laissés aux Abandonnés.

- Quelques jours !

- Comme les fleurs ! Ces vivres sont davantage des offrandes rituelles que de la nourriture qui permettrait de subsister.
Pour rester conforme à la règle des Nomades, nous devions attendre la mort. Mais …

- Mais ! Mais ?

- Le chasseur soigné, la jeune femme restaurée avec la nourriture qui nous avait été laissée, nous étions désœuvrés. Attendre la mort ne demande pas une grande activité.
Main dans la main, nous errions dans ce qui avait été le lieu du Grand Rassemblement. La grande sérénité d’Emma, que je sentais jusqu’à dans la pression de sa main, me réconfortait.
Des vautours tournaient un peu plus loin. Après les Grands Rassemblements tout ce qui n’était pas indispensable est laissé sur place, laissé aux vautours.
C’est en nous rapprochant que nous comprîmes que nous n’étions pas que quatre Abandonnés.

- … ?

- Presque chaque tribu avait laissé un ou deux vieillards.
Plus qu’à tout autre moment, plus qu’en tout autre lieu …les abandonner après un Grand Rassemblement, c’est se concilier la bienveillance de la Nature. Le sacré du moment et du lieu se diffuse dans tout le groupe de ceux qui sont encore vivants.
Selon la règle de leur tribu, certains avaient été tués avant d’être abandonnés. Leurs cadavres formaient le pied des colonnes emplumées.
D’autres, comme nous, regardaient, autant par curiosité que par anticipation de sa morbide destinée.

- … !

Je remarquais de nouveau que Michel ne marquait que peu d’émotion au dépeçage des cadavres par les vautours.

- Nous nous retrouvâmes à près de trente Abandonnés, près de trente Abandonnés vivants.

- Trente affamés !

- Certes, Euphrosine, mais ce fut aussi, et d’abord, la conjonction de près de trente intelligences. Et pour les plus vieux, l’apport des connaissances engrangées pendant toute une vie.
Vois-tu, Euphrosine. Être vieux, c’est aussi avoir de l’expérience. Être nombreux, c’est multiplier les sciences.

- Je me souviendrais de cet aphorisme, Michel. Ensuite ?

- D’abord, Euphrosine, si les Grands Rassemblements n’avaient pas existé, nous n’aurions été que deux Abandonnés.
As-tu compris pourquoi j’ai tant insisté sur cette réunion de plusieurs tribus ?

- Elle vous a permis d’être nombreux !

- Oui, Euphrosine, indirectement, ces Grands Rassemblements ont permis, cette multiplication des compétences.
Sans cette coopération, la Sédentarisation aurait été un échec.

- « L’origine de notre succès évolutif réside dans notre disposition à la coopération. ». Je cite ici Frans de Waal

- Une disposition à coopérer, Euphrosine, implique d’abord être vivants et ensuite assez nombreux à … coopérer !
À trente, la coopération permis des succès que nous n’aurions certainement pas obtenu seuls, ou même avec seulement les quatre que nous étions en premier.
         Revenons aux « trente affamés ». Pour rester conforme à la règle, notre devenir de Nomade n’était pas de manger mais d’attendre la mort, puis d’être mangés. Les vautours venaient régulièrement nous le rappeler.
Nombreux étaient ceux qui semblaient s’y être résignés. Ne faisions-nous pas partie de la Nature, ne devions-nous pas y retourner pour rester unis à notre tribu ?
En revanche, la résignation ne faisait pas partie du caractère d’Emma ! Dans sa langue, Emazte matxinoa signifie La femme rebelle. Elle avait toujours été indocile, même avant qu’elle ne m’ait choisi.

- … ? De vous avoir choisi, vous, Michel, n’était-ce pas déjà une dissidence, une révolte !

- … ?

- Sans vouloir vous peiner, Michel, mais vous m’avez dit, vous-même, que vous n’aviez pas la prestance musclée des chasseurs, celle des mâles choisis par les autres femmes pendant les Grands Rassemblements. Était-il habituel qu’une femme choisisse son compagnon pour le fumet de la soupe qu’il préparait !

- Euh …

- Encore plus Rebelle, n’a-t-elle abandonné sa tribu. Alors que, depuis les Grands Rassemblements, les échanges de femmes étaient devenus une exception !

- Sa tribu d’origine suivait des parcours bien plus arides que les nôtres.

- Vous savez très bien, Michel, que ce n’est pas cette aridité qui a motivé votre épouse à quitter sa tribu, c’était pour vous rejoindre, vous, par amour pour vous …

- …

Dans un bel ensemble, les deux sourcils s’abaissèrent pour laisser les yeux se recueillir et, me semble-t-il, s’humidifier. J’attendis naturellement que les sourcils remontent pour reprendre mon interview, que je n’imaginais pas qu’il puisse être aussi long !
Il est vrai que les mœurs et valeurs des Nomades et de ces Rebelles sont si différents des miennes qu’avant d’interviewer il est indispensable que je me mettes à leur portée.

- Nous en étions restés, je crois, Michel, aux trente personnes à nourrir !
Que fit votre indocile épouse ?

- Emma, semblait survoler tous ces événements avec indifférence, dans une attente qui m’apparaissait inexplicable.
   C’est en pensant à ses hautes fonctions dans le brassage qu’il m’est venu l’idée d'aller chercher quelques restes parmi les endroits où la bière avait été préparée. En fouillant parmi les immondices, je découvris des drêches d'orge, ces résidus de brassage de la bière.
Une partie de ces déchets avaient échappé à la pourriture.
Perplexe, j’écrasais ces drèches dans ma main. Je pensais évidemment « soupe ». Quelles herbes pourrais-je ajouter pour mitonner un bouillon acceptable ? J’avais, pas très loin, repéré de jeunes pousses d’orties, cépée de tiges utilisées par certaines tribus pour parfumer leurs bière, ou peut-être pour tisser certains tissus …

Au geste de Michel vers sa robe, je compris que celle-ci contenait bien des fibres d’ortie.
Si ses idées avaient vagabondé, l’époux d’Emma revint rapidement à ses souvenirs :

- J’en étais là dans mes pensées, quand relevant la tête, je croisais le regard amusé, de mon épouse.

- Amusé ?

- Oui, amusée. Et Emazte matxinoa … Emma ajouta « Toi qui m’a séduit par un certain fumet, maintenant avec ces drèches, sauras-tu préparer la meilleure des soupes que tu n’aies jamais faites ? »

- « J’essaierais » répondis-je, sans aucune conviction et troublé par le ton amusé de mon épouse.
Tu te souviens, Euphrosine, que bien que sachant que j’allais faire partie des prochains Abandonnés, mon épouse avait préparé la bière avec beaucoup d’application.

- Vous venez de me le rappeler, Michel. Elle en avait même pris la direction. Vous en aviez été un peu … chagrin.

- Amusée, Emma regardait les drèches encore collées à mes mains.
Je crois, Euphrosine, que c’est à cet instant précis, que nous avons été des Rebelles.

« Rebelles » ! Enfin, j’allais connaître le sens de cette rébellion.
Au lieu de redoubler d’attention, malgré moi, c’est un air de chanson qui jaillit de ma bouche.

- Au lieu de vous laisser mourir … « me laisser mourir » !

… que je repris à mi-voix

… « J’ai la tête qui éclate. J'voudrais seulement dormir. M'étendre sur l'asphalte et me laisser mourir. Le monde est stone »…

Ce monde est la nouvelle « stone », la nouvelle pierre, le Néolithique en quelque sorte !

- … ??

- Pardonnez-moi, Michel, je me suis laissé aller, à broder sur une chanson qui me trottait dans la tête ! Mes grands-parents l’écoutaient souvent.

- Pourquoi les enfants descendent-ils. J’ai juste chantonné. Je n’ai fait aucun geste suspect.

- Ne t’inquiète pas, Euphrosine. Si les Chevreaux se laissent glisser le long de l’échelle, c’est simplement qu’à son fumet, ils ont senti que ma soupe était prête ; ils viennent gentiment la partager avec nous !

- Vous me rassurez, Michel !

- …

- Délicieuse cette soupe, Michel. Je commence à comprendre le choix de votre épouse.

- Joli compliment, merci, Euphrosine.

- Je sais maintenant, Michel, à quelle règle mortelle vous avez survécu. Vous ne vous êtes pas laissé mourir, est-ce bien en cela que, vous et votre épouse, avez été des Rebelles !
Ne m’aviez-vous pas promis de tout me révéler, après avoir dégusté votre, excellente, soupe ?

- Rebelle ? Ai-je été un Rebelle ? Euh, non. Euh, oui… Non, il est vrai que comme beaucoup d’autres abandonnés, comme tu l’as chantonné avant que tu ne boives ma soupe, ma tête éclatait, … d’indécision.
Mais pas … celle de mon épouse !
Tout au long des parcours arides de sa tribu, Emma avait appris à survivre.
Tu te souviens, Euphrosine, que j’essayais d’imaginer des recettes de soupe aux drèches.

- Et cela avait amusé votre épouse !

- Droit dans les yeux, redevenue sérieuse, elle m’avoua que quand elle avait brassé la bière sacrée, discrètement, elle avait subtilisé de l’orge.

- Votre épouse !

- Oui, Euphrosine, Emma, la femme rebelle avait su anticiper. Son calme, sa sérénité, qui me questionnaient tant, étaient de l’anticipation !

- Mais alors, Michel, ne n’est pas vous le Rebelle. LA rebelle est votre épouse. C’est elle qui n’a pas accepté de suivre la règle mortelle des Nomades. C’est elle qui n’a pas voulu vous laisser mourir, ni se laisser mourir ! 

- J’en conviens aisément, Euphrosine, et j’en suis fier. C’est mon épouse, Emma la Rebelle du Néolithique.

- Avec toute cette orge subtilisée, vous aviez de quoi faire une soupe !

- Plusieurs soupes, Euphrosine, plusieurs brouets bien meilleurs qu’avec les seuls drêches.

- Et vous avez utilisé cette marmite « bien culottée » dont vous m’avez déjà parlé. Mais aviez-vous de quoi nourrir une trentaine de personnes ?

- En cherchant parmi les reliefs des festins rituels, nous avons récupéré quelques os, ils avaient déjà été grattés jusqu’à la moelle …

- Cela pouvait quand même donner un peu de goût à votre soupe-brouet.

- Nous avons aussi trouvé quelques pois sur leurs tiges ou pas trop enfoncés dans la terre.

- Ô pois, Ô fèves … Une bénédiction pour les soupes !

- Je te remercie, Euphrosine, de t’associer mon action de grâce.
Mais nous arrivions trop tard, les meilleurs pois avaient déjà été ramassés pendant le Grand Rassemblement.
Même en les faisant tremper longuement je n’avais eu qu’un résultat décevant. Et surtout, il fallait marcher presque une journée pour en récolter un bien petit sac, dormir sur place, et revenir le lendemain, fourbus.

- Qu’en avez-vous conclu ?

- En fin de journée, nous nous réunissions pour échanger des idées.
C’est à la suite d’une de ces expéditions vers les pois que mon épouse, réfléchissant à haute voix, lança : « Et si au lieu d’essayer de manger ces pois maintenant … puisqu’ils sont trop mûrs, pourquoi ne pas les réserver et les … semer, au prochain équinoxe, juste en bas, dans le limon, … dans le limon déposé par la grande inondation ».
Devant nos yeux de plus en plus écarquillés, Emma continua :
« Si nous semons ces pois, nous économiserions nos pas, …
Si nous échelonnons les semis sur plusieurs lunaisons autour de l’équinoxe de printemps, … ou d’autres pois maintenant, pendant la partie la plus sombre de l’année … si nous en prenons soin … nous pourrions récolter des pois, mûrs à point, près de chez nous… trois ou quatre lunaisons après les semis, … et recommencer … à semer dans le limon, ici… … et à récolter ici … et continuer ainsi d’équinoxes en solstices, de solstices en équinoxes … ici. »
Sacrilège effrayant !
Parler de futurs si lointains, alors que notre décès était aussi certain que très prochain !
Et, pire encore : imaginer une succession d’équinoxes et de solstices ? Ici. Sur place !
Pour bien préciser son projet ahurissant, Emazte matxinoa … Emma nous regarda nous les vieux, l’un après l’autre, les yeux dans les yeux et ajouta : « Puisque nous ne pourrons jamais repartir, pourquoi ne pas nous établir ? Ici … définitivement ? … Pourquoi ne pas nous installer ? … Pourquoi de faire de ce lieu notre campement … permanent ? … d’un équinoxe à l’autre et d’un solstice à l’autre, d’une année à l’autre jusqu’au prochain Grand Rassemblement, et même après, si nous sommes encore … vivants. »
     « Ces pois, et aussi cette orge, nous les possédons, si nous les semons … avec l’aide de la Nature, cent fois plus nous en récolterons.
Si nous semons, nous récolterons … Alors pourquoi ne serions-nous pas encore … vivants quand arrivera le prochain Grand Rassemblement ?
Ensuite, après nous, d’autres continuerons, à semer ici, et à récolter ici, au-delà du temps ! »
Plus que des pois et de l’orge, mon épouse venait de semer la Rébellion !

- Vous étiez juste sur la voie de la sédentarisation, Michel !

- À ce moment-là, Euphrosine, ce mot n’avait aucun sens pour nous.
Sauf, sans doute, pour Emma et son « campement permanent ».
N’avait-elle prévu ces réserves d’orge ? Aussitôt qu’elle avait compris que je serais un Abandonné du prochain départ, son objectif avait été que nous nous établissions ici, pas seulement pour un an, pas seulement jusqu’au prochain Grand Rassemblement… mais, définitivement.
Le sourire si énigmatique de mon épouse juste avant son, faux, départ, était plus que la promesse de me rejoindre, son sourire contenait déjà l’invention de la Sédentarisation.

- Emma, la Rebelle du Néolithique !

- …

- Alors, Michel, qu’avez-vous fait ? Emma, vous et quelques autres, vous étiez des Rebelles. Ne pas se laisser mourir, c’est d’abord survivre !

- Vois-tu, Euphrosine. Être vieux, c’est aussi avoir de l’expérience. Être nombreux, c’est aussi multiplier les sciences.

- …

- Je vois à ton regard que je l’ai déjà dit mais ... mais que veux-tu, je vieillis !

- …

- L’un ou l’autre vieillard, au hasard de ses observations, ou d’un savoir qui leur avaient rapportées, avait acquis quelques compétences.
Nous apprîmes que les pois devaient recouverts d’un doigt de limon foisonné, comme celui laissé par le déluge, le déluge fondateur. L’orge pouvait aussi être cultivée, mais elle devait être juste recouverte d’un peu de limon, pas trop enfoncée.
Emma, avec deux autres femmes, se chargèrent de ces semis.
Au même endroit, l’une voulait mettre de l’orge, une autre assurait que le pois y avait sa place. Fine observatrice, Emma se rappela que lors de ses cueillettes, elle avait remarqué que quand les deux poussaient au même endroit, à la fois le pois et l’orge donnaient de meilleurs grains ; le pois grimpe à la longue tige d’orge et la fortifie.
En faisant appel à ses souvenirs, la troisième femme ajouta qu’elle avait observé que si une plante étale ses larges feuilles au pied des deux autres, les racines sont protégées du soleil et la cueillette est encore plus fructueuse. Ce fut un chou qui fut choisi pour garder au frais nos deux graines tant aimées.
    L’orge fut donc associée au pois, puis au chou. Nous dénommâmes cette divine association : les trois alliées.

Je retrouvais les Trois sœurs, ou Milpa, des Iroquois (a priori, aucun rapport avec les Trois sœurs de Saint Nicolas !), qui associent maïs, haricot et courge. Cette pratique agricole a été reprise récemment sous l’appellation générale de permaculture.
Le haricot, et le pois, tous deux des Fabaceae (Légumineuses), fixent de l’azote par les nodosités de leurs racines en symbioses avec une bactérie, Rhizobium. La courge, ou le chou, couvrent le sol de leurs feuilles. Des Brassicaceae (Crucifères) composaient le menu des habitants de Çatal Höyük. Parmi celles-ci pouvait figurer le chou, ou plusieurs espèces de choux.   

- Vous m’avez répondu, pour la façon d’associer l’orge au pois et au chou, Michel, mais comment avez-vous survécu jusqu’aux prochaines récoltes ? Vous avez réservé les pois pour des semis. Vous avez également réservé une partie de l’orge « mise de côté » par votre épouse. Ce qui vous restait était insuffisant pour une trentaine de vieux, un éclopé et une fatiguée enceinte. Et pourtant j’imagine que vous avez partagé !

- Évidemment, Euphrosine, cela faisait partie de notre culture de Nomades.
Devenus des Sédentaires, pourquoi ne l’aurions-nous pas conservée ?

- …

- Au début de notre sédentarisation, pour répondre à ta question, Euphrosine, nous n’étions que des Nomades qui vivaient dans un campement … définitif ! Les bâtiments destinés à la préparation de la bière nous servirent provisoirement d’abris.

- Ensuite, avec les Illuminés, vous avez construit ces logis agglomérés, en briques de terre sèche. Mais comment vous êtes-vous nourris ?

- Quelques vieilles et vieux étaient des experts en collet ; les lapins, ce n’est pas ce qui manquait !
D’autres exerçaient leur art dans la prise de poissons, à la ligne, à la nasse ou pour les plus habiles, et qui en avaient encore la force, au trident ou au harpon.
Les participants au Grand Rassemblement n’avaient pas gaulé toutes les amandes. Mais les quelques douces qu’ils avaient laissées étaient si hautes !
Heureusement, c’était une année à pistaches, et elles étaient tardives nous en profitâmes.
Pardonne-nous, ô, pistachiers. Pour les récoltes suivantes, nous avons éliminé neuf monsieur pistachiers sur dix. Un seul monsieur pistachier suffit à féconder dix madames pistachier.

Je retrouvais là l’expression provençale qualifiant de « pistachier » un homme qui se plait à être entouré de nombreuses femmes !

- En dehors des lapins, des poissons et des providentielles pistaches, qu’avez-vous pu mettre au menu des Abandonnés en attendant les récoltes d’orge, de pois de … choux ?

- Une fois rétabli, grâce aux soins de mon épouse, en boitant, le jeune homme pu aller à la chasse. Souffrant encore de sa jambe, il ne pouvait nous ramener que quelques gibiers légers. Son adresse était suffisante pour tuer un chevreuil ou un daim d’une seule flèche, mais il n’aurait pas pu jusqu’ici le porter.
       Après une absence de plusieurs jours, c’est une chèvre qu’il nous a rapportée. Il ne l’avait par tuée mais d’un adroit jet de filet, il l’avait capturée. C’est bêlante et entravée, une corde à son cou, une autre liant deux jambes, qu’elle nous est arrivée.
La chèvre est peu charnue, mais des Survivants comme nous ne pouvaient pas faire les difficiles. De plus, une peau de chèvre peut faire une excellente outre pour transporter de l’eau ; son cuir permet de réaliser des vêtements de bonne qualité, d’ailleurs, la plupart d’entre-nous en étions déjà habillés. Tu peux voir sur moi ce tablier.

Ce tablier semblait aussi « bien culotté » que les trous-marmites à soupe !

Ses poils et duvets, nous savons depuis peu les incorporer dans nos tissages, comme la robe que je porte.

Je me félicitais de l’avais supposé dès mon arrivée.

Cette action de grâce, ce « Ô », laissait présumer que la chèvre allait, comme l’orge, le pois, … être domestiquée. Il se confirmait que si la religion animiste des Nomades englobait toute la Nature, celle des Sédentaires comme Michel se restreignait aux produits de l’agriculture !
En effet :

- Nous allions l’égorger quand un des vieillards raconta qu’une des tribus qu’il croisait parfois, loin vers le Nord, gardait avec eux des chèvres qui venaient d’agneler, ils en buvaient le lait, frais ou caillé.

- Cette tribu pourrait être encore les Massagètes. Hérodote indique que « Le lait est leur boisson ordinaire ».

- Sans-doute, Euphrosine. Ces compétences nous étaient alors inconnues, mais pourquoi ne pas attendre ?
Attendre, c'est à dire anticiper. Après avoir anticiper les récoltes de pois, ne pourrions-nous pas attendre l’agnelage de la chèvre ?
Attendre, anticiper, étaient tellement nouveaux pour nous.
Aux hésitants, pour compenser la viande, le vieillard, celui qui avait suggéré de garder la chèvre, d’une voix chantante proposa de multiplier les lacets à lapin, même à cette période de l'année, sa chair est bien plus savoureuse que celle d’une chèvre.
Après une courte discussion, le soir en assemblée, le sort de la chèvre fut réglé, au lieu de profiter immédiatement de sa, médiocre, chair, nous attendrions que notre chèvre ait agnelé.

Mais alors pourquoi ne pas aller chercher d’autres chèvres ? Aux dires du jeune chasseur, il y en avait de nombreuses dans la montagne là où il l’avait attrapée.
Ainsi il fut fait. Les hommes et les femmes les plus valides, dont ma petite fille, l’accompagnèrent et bientôt nous eûmes rassemblé un petit troupeau de chèvres gravides.

- Vous veniez d’inventer l’élevage, Michel !

- Ce que nous avons inventé, Euphrosine, c’est attendre et anticiper et aussi … d’avoir de la viande, du cuir, et bien d’autres choses, à côté de nous, sans devoir, à notre âge, courir plusieurs jours dans les montagnes.

- Vous aviez aussi du lait, frais ou caillé !

- Si, comme tu l’as dit, Euphrosine, le lait est la boisson ordinaire des Massagètes, chez plusieurs d’entre-nous, il provoqua des diarrhées, et diverses douleurs abdominales.

- Pour un adulte, digérer le lait est une mutation sélectionnée par l’évolution à partir du moment où l’élevage est apparu.

- En revanche, nous fumes sauvés grâce à ces chèvres.

- … ?

- Plus exactement, elles sauvèrent notre première Chevreau.

- … ?

- Peut-être à la suite de toutes les souffrances qu’elle avait endurée, la première mère, celle qui était enceinte et Abandonnée au pied d'un xoanon, n’avait que trop peu de lait. Dans une tribu, une autre femme serait devenue sa nourrice.
Les autres femmes Rebelles n’étaient que des vieilles, incapables d'allaiter.
Notre première Chevreau fut nourrie du lait des chèvres.
Plus tard, l'enfant continua de bousculer ses sœurs et frères de lait pour goulûment téter le pis des leurs mères.

Ô chèvres, grâce à vous, notre communauté de Rebelles fut sauvée.

- Quel bonheur !

- … ?

Le bonheur serait-il vraiment le bonheur sans une chèvre qui joue du violon.
Roger Michell dans Coup de foudre à Notting Hill (1999)

 

- … Je n’ai pas voulu troubler la progression de vos révélations, Michel, mais j’ai bien entendu que vous avez cité votre « petite fille » parmi la troupe qui avait été capturer les chèvres. C’était déjà elle qui avait dansé dans le limon et piétiné la glaise.

- Pardonne-moi, Euphrosine, j’aurais dû t’en parler, plus tôt.
         Cette petite fille, celle qui venait se faire câlinée, était aussi à d’autres moments la plus turbulente, celle qui jouait avec les garçons de son âge. Chacun voyait en elle une petite Emazte matxinoa … Emma.
Cette main qui s’était agitée au-dessus du nuage de poussière qui disparaissait au loin, pour toujours … Cette main levée qui avait provoqué ce frémissement le long de notre corps… Sans nous le dire, nous avions tous les deux, mon épouse et moi, imaginé que c’était celle de notre petite fille.
       Le lendemain qui suivit notre Abandon, encore tout étourdis, nous étions, main dans la main, debout, face à la pâleur du premier soleil, celui qui éclairait notre nouvelle vie, ou plutôt par notre prochaine mort. Quand …
… Une apparition ! Courant vers nous ! Courant, les yeux exorbités, au milieu d’un visage noirci, maculé.
… Un spectre ? un fantôme ? une créature de l’au-delà ? Ce signe d’au-revoir avait-il annoncé sa mort prochaine ? Notre petite fille était-elle morte ? Cette forme qui s’agite maintenant devant nous est-elle son fantôme ? Rejoint-elle le territoire des morts … le nôtre ?
L’idée de sa mort nous glace d’effroi. Nos mains unis se crispent l’une dans l’autre jusqu’à la douleur.
        Notre petite-fille, ou son fantôme, est devant nous.
Et elle rit. Elle rit, de nous voir horrifiés.
Chacun de ses éclats de rire, un chien les rythme en aboyant doucement.
De ses deux mains, elle serre les nôtres, les réchauffe, les caresse, les mouille de ses pleurs. Elle rit, rit encore jusqu’à en pleurer.
Amplifiant son aspect surnaturel, ses pleurs coulent et tracent deux marques blanches sur ces joues noircies.
Quand elle fut certaine que nous avions compris, que nous avions admis qu’elle était vivante, bien vivante devant nous, elle nous expliqua.
Oui, c’était bien son bras qui s’était agité au-dessus de la route empoussiérée.
Pendant toute la journée de marche, la triste émotion de nous quitter l’avait chagrinée puis torturée. La nuit presque tombée, au premier campement, elle s’était échappée. Elle voulait nous rejoindre.
Après toutes les agapes du Grand Rassemblement, la première étape est courte, et il faut aussi prévoir le moment solennel pendant lequel les époux continuent, entre eux, à « préparer le futur accouchement ». Je crois te l’avoir déjà expliqué, Euphrosine.

- …

J’approuvais juste de la tête, ne voulant pas interrompre ce beau récit

- En marchant d’un bon pas, avec l’énergie de son âge, elle nous aurait bientôt rejoints. Du moins, le pensait-elle.
Mais la nuit nuageuse et sans lune l’a surprise. Est-ce chemin ci, où est-ce ce sentier-là ? Perdue, ses pieds s’enfoncent dans une vase visqueuse.
Vaincue par le sommeil, elle s’écroule sur des roseaux brisés, derrière le tronc d’un arbre mort à moitié enfoncé dans une tourbière.
À son réveil, son chien est couché contre elle. S’apercevant de son absence, il eut tôt fait de suivre sa piste. Allongé près d’elle, il l’a réchauffée et protégée contre les différentes formes carnassières qui rodent toujours à la recherche d’une proie facile.
C’est la boue noirâtre des tourbières qui macule sa figure et ses cheveux. En la serrant dans nos bras à notre tour, de la boue noirâtre sur nous se transfert.
… Plus tard, ce sera ce souvenir de notre petite fille surgie devant nous, telle une créature de l’au-delà, et de nos vêtements noircis qui nous donna, l’idée d’une mystification, d’une supercherie qui nous sauva.

- … ?

- Plus tard, Euphrosine, plus tard, patiente, je t’expliquerais.

- …

- …

- Quand vous voudrez, Michel.
Vous avez semé l’orge, le pois et planter le chou dans le limon foisonné.
Ces récoltes magnifiques que votre épouse avait anticipées, n'étaient encore que dans les nuées.
N’avez-vous pas souffert de la faim ?
Vous étiez une trentaine autour de la soupe, même si celle-ci était « agrémentée » d’os déjà rongés, de lapins déjà âgés et de quelques pistaches émondées …

- Félicitations, Euphrosine, tu suis bien le fil de tes questions. J’y réponds.
D’abord, nous étions un peu moins nombreux. Tous n’avaient pas accepté notre rébellion.
Quelques vieillards avaient préféré se laisser mourir, autant pour se conformer à la règle immuable des Nomades, que par crainte de maléfices qui les poursuivraient jusque dans l’au-delà ;
et pire encore, ceux qui poursuivraient leur tribu, assécheraient les rivières, feraient fuir le gibier et le poisson, empoisonneraient les eaux ou assécheraient les rivières, brûleraient les herbes qui donnent l’orge, l’engrain ou le blé.

- …

- La plupart des vieux étaient septiques sur la réussite de nos projets mais acceptaient de survivre, en attendant, bon gré, mal gré.
Les principaux soutiens que reçu Emma, l’âme de la Rébellion, furent, d’une part la jeune femme dont le ventre ne cessait de s’arrondir, et d’autre part notre petite-fille.

- Trois femmes, trois Rebelles ! Trois Conquérantes.
Des femmes ont révolutionné la société humaine ! Je m’en doutais ! Le « 
genetic’amor » pourrait bien s’appliquer à la Révolution du Néolithique, comme à toute évolution.
Si le Néolithique est la seconde naissance de l’homme, il est naturel que cette naissance ait été portée par des femmes !

- …

- Il y avait, quand même, aussi vous, Michel, Miché-sarhad  ?

- Évidemment, Euphrosine ! je faisais partie de la rébellion. Disons que j’ai appuyé ces trois femmes dans leurs actions ! Deux par amour, et la troisième ? La troisième aurait pu être ma fille ! elle était peut-être ma fille ! Qui sait ?

- Comment cela, Michel ?

- Emma disait qu’elle me ressemble, un peu.

- … ?

- Tous les hommes participaient aux Grands Rassemblements !

- … ?

- Disons, tous les hommes suffisamment jeunes. Je n’y participe plus depuis bien longtemps, mais autrefois  …

- … ?

- Les Grands Rassemblements permettent les « mélanges ».

- Les Grands Mélanges !

- Et aussi le plaisir qui prépare la femme à l’accouchement.
Ne vois-tu pas, Euphrosine, une autre vocation, tout aussi fondamentale ?

- La rencontre et les échanges entre les membres des tribus.

- Des échanges de connaissances entre les membres des tribus.

- Il est vrai, Euphrosine, que ces échanges peuvent être enrichissants. Ces connaissances nous en avons surtout profité quand nous avons commencer notre rébellion. Mais les Grands Rassemblements apportent bien davantage. Je t’ai dit que les échanges de femmes font partie d’un traité d’alliance entre les tribus. Tu m’as dit toi-même qu’en demandant des Femmes Blanches, Petit Loup voulait pacifier la cohabitation entre le peuple Cheyenne et le peuple d’Ulysses.

- Ulysses Grant, le président des États Unis d’Amérique. Oui, Michel.

- Depuis que les Grands Rassemblements existent, si un conflit survenait entre des tribus que penserait chaque guerrier face à un adversaire qu’il s’apprête à tuer ?

- Qu’il pourrait être son fils ! C’est bien cela, Michel !

- Oui, ou son père ou son frère, Euphrosine. S'ils "diversifient le patrimoine génétique", les Grands Rassemblements ont aussi pour vocation de pacifier la région, ou, au moins, limitent les velléités de conquêtes par la force.

- C’était aussi l’objectif de Petit Loup : pacifier.

- Ce chef Cheyenne, Euphrosine, avait certainement d’autres objectifs, plus subtils, portant sur le long terme

- Vous aviez même parlé, Michel, d’une grande habilité, voire d’une subtile malignité ! Je l’avais noté, sans le relever. Pouvez-vous maintenant me l’expliquer ?

- Habilité ? oui, Euphrosine. Malignité, sans doute aussi !
S’il avait voulu, réellement, intégrer le peuple Cheyenne à celui des Blancs, pourquoi n’a-t-il pas proposé d’envoyer mille femmes Cheyennes, en échange de mille femmes Blanches ?

- Au lieu des chevaux !

- La raison en est simple, Euphrosine : je crois t’avoir démontré que pour la pérennité d’un groupe social, il n’y a rien de plus précieux que les femmes  ! La proposition de Petit Loup était très maligne.
Habilement, il voulait affaiblir la tribu d’Ulysses. Comment ? En proposant des … chevaux, au lieu de femmes Cheyennes ! Donner des chevaux n’affaiblissait pas sa tribu.
Ce pseudo échange était une ruse ! Même s’il faisait partie d’une recherche d’alliance entre les deux tribus pour faire cesser un conflit, c’était une ruse. En accroissant le nombre de ses génitrices, les Cheyennes gagnaient sur le long terme en augmentant la taille et la puissance de leur tribu.

- Une ruse de … Cheyennes !
Je comprends parfaitement ce point de vue de Nomade que vous venez de développer, Michel. Il est possible que Petit Loup ait voulu berner Ulysses Grant, et en diminuant le nombre de femmes Blanches affaiblir la « tribu » des états-uniens.
Sauf, Michel, que Ulysses Grant était Président d’une grande nation de près de dix millions d’habitants. Petit Loup et ses amis ne devaient être, au maximum, qu’environ dix mille Cheyennes. Même si le Président Grant avait réussi à envoyer les mille femmes, la ruse serait tombée à plat, les États Unis n’aurait pas été sensiblement affaiblis !
Et, effectivement, la ruse échoua. Le conflit perdura. Les Cheyennes furent vaincus.

- Vaincus ! … En redevenant des Nomades, les Cheyennes étaient déjà des Sédentaires vaincus, des Sédentaires errants et tenaillés par la faim.

- Errants, mais aussitôt qu’ils pouvais établir un nouveau campement, même dans un environnement difficile et aride, avec une omoplate de bison, les Cheyennes travaillaient un petit carré de terre et y semait quelques plantes vivrières, l’équivalent de vos "trois alliés".

Le Professeur m’avait donné à lire l’article de Véronique Pepin : La femme cheyenne au XIXe siècle !

- Cette détermination des Cheyennes est primordiale, Euphrosine, elle montre qu’ils avaient conservé l’essentiel ... l'essentiel ce qui fait d’eux des Sédentaires.

- Quel « essentiel », Michel ?

- Voyons, Euphrosine ! Pour pouvoir cultiver, il faut semer, et pour pouvoir semer, il faut avoir gardé des semences.
Garder des semences, au lieu de les manger, c’est anticiper ! Anticiper est la marque des Sédentaires.
Comme nous, en travaillaient un petit carré de terre, les Cheyennes ne contemplaient-elles pas aussi l’avenir ?

- Leur avenir, Michel, ne fut pas, hélas, celui qu’elles avaient escompté !

- …

- …

- Tu m’as demandé, Euphrosine, si pendant notre rébellion, nous avons souffert de la faim ? Je crois que je n’avais pas fini de te répondre

En effet, mais je ne désespérais pas !

La réponse est oui. Nous mangions ce que nous trouvions. Un vautour mourant fini ses jours dans notre soupe, il fallut le cuire si longtemps qu’il nous sembla que les galets seraient cuits avant !
Peut-être aussi un chien errant

- Il me semblait que devenus Sédentaires, vous ne mangiez plus de chien.

- Celui-là était errant, Euphrosine, et mourant ! Le mauvais souvenir de notre faim a sans doute effacé celui de ce chien.
Nous nous sommes surpris de nous retrouver tous à quatre pattes, à bousculer les chèvres pour brouter la jeune herbe verte.
Ô Orge, dissimulée par Emma, Ô pistaches providentielles, vous n'étiez plus qu’un souvenir !
Nous avons mangé des glands.

- Des glands ? Des glands de chêne ? ceux que mangent les sangliers ?

- Toi, Euphrosine, tu n’as certainement jamais mangé de glands. Même pas goûté ! Mais si les sangliers peuvent s’en satisfaire, pourquoi pas nous !
Certains glands sont effroyablement amers, d’autres, ceux du chêne ballote, sont plus doux, mais nous les eurent rapidement tous mangés.
Note, Euphrosine, que nos anticipations étaient suffisamment lointaines pour que nous plantions autour de notre village, quelques-uns de ces glands.
      L’art du cuisinier permet de rendre, presque, acceptable une soupe avec les glands les plus amers. Le principe en est simple, pour absorber, au moins en partie, l’amertume, il faut mélanger intimement de l’argile fine à la farine de gland. Le miel et quelques baies encore plus
sucrées sont les bienvenues dans cette purée.
À quelques variantes près, toutes les tribus connaissaient cet art, car toutes avaient, un jour ou l’autre, traversé des périodes de disette.

- Il est vrai, que chez les Basques, le chêne, « haritz », se traduit clairement par « l’arbre qui donne à manger ».

De son côté, Virgile, au début de ses Géorgiques, chante les moissons et "l'homme encor sauvage, qui quitta le gland des bois pour les gerbes fécondes, »
... plus loin, à l'inverse, le même Virgile condamne celui qui ne prend pas soin de sa terre à retourner au gland des bois pour assouvir ta faim.

Je n’avais pas pu m’empêcher de citer, de nouveau, Virgile. Je souris de ma propre fatuité. Michel y resta indifférent. 

- « Les gerbes fécondes » de ce Virgile, oui, Euphrosine, nous les avons récoltées, plus tard, bien plus tard, en attendant, « encor sauvage », c’est le « gland des bois » que nous eurent en commune pitance.
Je te souhaite, Euphrosine, de ne jamais être obligée d’utiliser ma recette de la soupe aux glands.
Mais manger des glands, Euphrosine, n’a pas été le plus terrible.

- … ?

- Le plus insupportable était de savoir que nous avions réservé des graines d’orge et des pois à semer plus tard. Toutes ces graines, Euphrosine, les posséder, et ne pas pouvoir y toucher, sauf de temps en temps pour les aérer !

- … ?

- Pire encore, Euphrosine : les semis sont montés.
L’orge est en herbe, les épis se forment. Nous sommes tous là, voûtés ou accroupis, à arracher l’herbe inexpugnable, craignant à tout moment d’écraser de nos pieds maladroits les précieuses pousses vertes. Nomades, nous saccagions, Sédentaires, nous préservons.
… Les épis d’orge commencent à blondir.
Sous prétexte d’en vérifier la maturité, certains en mange un grain, un seul grain ! Ce grain aigrelet ; et pourtant sucré ; fond dans la bouche comme la promesse d’un bonheur anticipé …
Ne pas les manger, mais les laisser mûrir ! Voilà ce qui a été le plus terrible.

Les deux sourcils unis dans l’effroi étaient retombés et avaient recouvert tous les plissements des paupières.

- … ? Je vois à votre visage, que cette saveur vous ne l’avez pas oubliée !

- C’est vrai, Euphrosine, et ce souvenir me fait raisonner. Je t’en ai déjà parlé plusieurs fois mais je me demande si la plus grande Conquête du Néolithique n’a pas été d’anticiper !

- Voulez-vous dire, Michel, que …

- Nomades, nous n’étions pas très différents des urus. Le long de nos parcours nous prélevions à la Nature tout ce que nous pouvions … parfois inconsidérément, … en piétinant, saccageant, l’orge et les pois que nous ne cueillions pas …

- Permettez-moi de terminer votre réflexion, Michel. Vous étiez des prédateurs, devenus Sédentaires, vous deviez réserver une partie de votre nourriture pour des semis, des semis ultérieurs.
Vous, mais pas vous tout seul ! Il fallait que tous ensemble, toute votre communauté anticipe, anticipe avec courage et pugnacité.
Il fallait que tout votre groupe soit suffisamment uni et motivé, pour se projeter, dans le futur, et garder vos semences (comme les Cheyennes ont dû le faire pour pouvoir, pitoyablement, cultiver un carré de terre à chaque nouveau campement).
Ne pas manger l’orge verte, ni la piétiner, ni la saccager… mais, au contraire, lui accorder vos soins vigilants, et la laisser mûrir !
Se projeter dans un avenir de vivants ! et ne pas se laisser mourir par peur d’un au-delà terrifiant !
La Révolution du Néolithique serait-elle l’anticipation de son propre avenir et la pugnacité pour y parvenir.

Le Professeur devrait être très fier de moi pour cette conclusion.
Michel m’avait écouté en hochant doucement de la tête, mais pour être franche, je n’arrivais pas à savoir si c’était pour m’approuver ou par lassitude de m’écouter philosopher.
En attendant que le vieux rebelle reprenne la parole, je pensais que, peut-être, toutes les révolutions sont des anticipations qui « préparent des lendemains qui chantent ».

- Oui, Euphrosine, la persévérance pugnace était pour chacun d’entre-nous la plus difficile à préserver.
Quand nous étions hésitants, et cela arrivait souvent, Emma la Rebelle nous disait fermement : « tu dois dans le présent contempler l’avenir ». N’est-ce pas un résumé de ce que tu viens de dire ?

Je retrouvais là une autre maxime reprise plus tard par Pythagore.
Cette maxime était-elle partagée par tous les peuples sédentaires à travers le temps et l’espace ?

… l’avenir, nous devions continuer de le maintenir.
La faim nous avait tant tenaillée, en attendant la récolte tant espérée !
Quand enfin, elle arriva, pour que nous ne nous retrouvions plus jamais à brouter l’herbe verte, ni à préparer de la soupe aux glands amers, il nous fallait faire des réserves.

- Quand vous étiez encore Nomades, n’aviez-vous pas commencer à garder les plus belles gousses de lentilles ?

- Ce n’était que pour quelques lunes, jusqu’à la prochaine étape. Maintenant, il nous fallait garder orge, épeautre, pois, lentilles, fèves, … pour les semis de la prochaine récolte.

- ...

- Dans notre groupe d’Abandonnés, la plupart connaissaient l’art du séchage, celui de la viande et même celui du poisson. 
- Ces viandes et poissons séchés que vous avez échangé quand votre tribu a reçu votre bien-aimée.

Le sourcil blanc acquiesça  

- Maintenant, Euphrosine, c’étaient les grains que nous cherchions à emmagasiner.
La plupart des tribus avaient déjà tenté de mettre des grains en réserve pour pouvoir les retrouver, selon leurs parcours, un ou deux ans après.
L’un de ces emmagasinages convenait pour grandes quantités de grains ; il suffit de creuser un grand trou dans un endroit pas trop humide, le remplir de grains bien tassés, puis le couvrir de suffisamment de terre pour qu’aucune lumière n’atteigne les grains. Même si la couche la couche la plus périphérique de grains germait un peu, cette couche protégeait le reste des réserves.

- Les Celtes procédaient ainsi ; les Cheyennes également, ceux-ci entreposaient le maïs dans des trous de la hauteur d’un homme.

Les Celtes utilisaient ensuite ces cavités comme tombeau.

- Si plusieurs tribus font ainsi, Euphrosine, c’est que ces méthodes apparaissent naturellement à tous les humains. Mais ces silos ont des limites, ils ne sont efficaces que pour de très grandes quantités de grains.
Également pour faire des réserves, d’autres tribus essayèrent de mettre des pois bien sérés dans des sacs en peau et les cacher au fond de grottes fraîches, ou dans le creux d’arbres secs, comme font les écureuils, mais sans beaucoup de succès …

- Alors, vous, les Rebelles du Néolithiques, avez inventé une nouvelle façon de conserver les grains, les pois, …

- Et aussi, les graisses et un certain nombre d’autres aliments gourmands. Mais ce fut presque par hasard.
Avais-tu remarqué, Euphrosine, que la grande marmite à soupe est à côté du feu.

- Je pensais qu’elle était chauffée par le côté, maintenant j’ai compris que c’est uniquement pour la proximité avec les galets brûlants …

- Nous avons rapidement observé que l’argile qui est la plus proche du feu devenait dure, très dure même.

- La finesse de vos observations vous ont permis d’inventer la poterie. La révolution du Néolithique, c’est aussi la poterie.

- Veux-tu que je décrive en détail* comment nous sommes parvenus à ma.

- Dites-moi l'essentiel, Michel.

- Ce fut, encore cette fois, la conjonction de multiples talents.
Quand nous avons réussi, Dans notre enthousiasme, nous avons voulu ajouter la marque de notre nouvel art.

Des deux ongles d’une main, mon épouse, d’un seul mouvement dessina ces sortes de rubans. Sans que nous le comprenions précisément, ces rubans nous apparurent comme l’évident symbole féminin indispensable à la création de ces poteries. Ces motifs allaient aussi devenir une protection.

- … ? Il est vrai que les rubans sont plutôt associés à la féminité. Selon certains, les rubans évoqueraient les petites lèvres ….

- … ? ! Regarde ces poteries, Euphrosine. N’évoquent-elles pas la féminité ?

- Sans-doute oui, Michel, par leurs formes arrondies.

- … Emma, avait juste fini de tracer ces rubans que nous en eûmes la révélation. Guidées sans doute par le plus mystérieux de l’Amour, nos mains avaient inconsciemment créé ces formes arrondies.
Les ventres des femmes portent notre avenir.
Nos poteries, ventrues, féminines, portent nos réserves.
Les réserves indispensables à l’anticipation de l’arrivée, à tout moment de l’année, de nouvelles générations !
Les rubans sont la signature de ces symboles.

- Au-delà des symboles, vous avez fait preuve d’une inventivité extraordinaire, l’agriculture, la poterie, ces logis. Certes vous étiez plusieurs, mais pratiquement que des vieillards …

- La sédentarisation du Néolithique a été une Rébellion, c’est vrai, Euphrosine. Comme tu l’as découvert, et exposé avec tant d’ardeur, la libération de l’Amour en a été la première conséquence. L’Amour nous a donné l’énergie pour faire de nous des Conquérants.

- Le miracle de l’amour !

- Je crois aisément au miracle de l’Amour, Euphrosine. Ne t’ai-je pas déjà fait une confidence ? Celle de ce miracle qui nous a fait retrouver, à Emma et moi, les bouillantes allégresses de notre jeunesse ? Ai-je dit que l’émotion de notre rébellion nous poussa vers des unions plus intimes ?

- Il me semble que c’est bien ce que vous avez dit. … les unions autorisées uniquement pendant les Grands Rassemblements.

- Maintenant, je dirais, Euphrosine, que ce sont ces unions qui ont donné l’audace ce cette rébellion. Dans l’apaisement qui suit l’extase, nous nous sommes sentis assez puissants pour être des Rebelles. Un enthousiasme juvénile émergea de chacun d’entre-nous. L’ardeur de l’Amour nous avait rendu ardents.
Nous n’étions pas les seuls !

- ?

- Tu sais comment sont les femmes, Euphrosine ?

- Non, Michel ! les femmes sont toutes différentes !

- Si tu veux, Euphrosine. Ce que je voulais dire, c’est que peu de temps après nos émois retrouvés, Emma et les autres femmes échangèrent quelques confidences. Toutes avaient senti monter en elles la même énergie que nous ! Toutes, après l’extase, étaient devenues enthousiastes et puissantes.
Cette force nouvelle était partagée avec leur partenaire.
L’énergie de l’amour nous a impulsé cette extraordinaire inventivité.

- Le Néolithique : la rébellion de l’Amour !

L’ocytocine libérée au moment de l’extase a-t-elle impulsé cette énergie féconde, ainsi que l’accroissement de la sociabilité. Voir Ocytocine, mon amour de Marcel Hibert.

- …

- …

- Le feu est presque éteint, Euphrosine, il me semble que tu commences à avoir froid. Reprends ton foulard. Il est sur la … banquette.

- Qu’a-t-elle de si mystérieux cette banquette, Michel. Et ces ronds dessinés au-dessus ? Sont-ils un autre symbole, comme les rubans des poteries ?

- Asseyons-nous sur la banquette, Euphrosine.

En accompagnant cette invitation, Michel ôta son tablier en peau de chèvre et maculé de plusieurs années d’éclaboussures de soupe.

Tu y seras plus à l’aise que sur ton tabouret. Nous pourrons finir notre soupe avant qu’elle ne soit froide.

- … 

- Je vais t’expliquer, Euphrosine. Au début de la sédentarisation, chaque membre des anciennes tribus a gardé, ou adapté, les coutumes destinées à honorer ses morts.

- Les morts consécutifs à un Abandon, ou à une suppression radicale comme celle que pratiquent les Massagètes et les Troglodytes !

- La mort, qu’elle soit provoquée ou non, n’empêche pas le respect, Euphrosine. À ces Abandonnés, il faut également ajouter tous ceux qui ont péri à la suite d’un accident ou d’un funeste accouchement …
Ce respect pour tous nos morts est, il est vrai, fortement motivé par la peur.

- … ?

- La peur que leurs fantômes reviennent de l’au-delà errer parmi la tribu, fasse fuir le gibier ou le poisson, empoisonner les eaux…, brûler les herbes qui donnent l’orge ….

- … !

- Je crois t’avoir déjà donné la liste de ces calamités …

- …

- S’ils retrouvent les ossements des leurs, lors d'un parcours, les Nomades ne manquent pas de les honorer.
Devenus des Sédentaires, ces ossements nous, ... nous les avons gardés, chez nous.

- … ?

- Ne cherche pas, Euphrosine, ils sont dans la banquette.

- … !

- Pourquoi te lèves-tu brusquement ? Quand je suis assis ici, je suis auprès de mon épouse.

- Votre épouse est dans cette banquette !

- Son crâne et quelques os que les vautours ont laissé.

- … !!!!

Si à chaque évocation des vautours, Michel était resté serein, je comprenais que ces oiseaux avaient « nettoyé » le squelette de son épouse.

- C’est notre tradition, Euphrosine,

- Les nôtres sont différentes !

- Le crois-tu vraiment ?

- Il est vrai que par le monde …

Il est vrai que dans les Tours du silence des Parsis zoroastriens, encore aujourd’hui, les cadavres sont livrés aux vautours, puis les restes religieusement récupérés.  

- Respecter les différentes coutumes selon lesquelles ses morts sont honorés, c’est, Euphrosine, une des premières libertés.

- … ! Ces ronds sont-ils des symboles de vos coutumes ?

- C’est Emma qui les avait dessinés.
Je pensais qu’elle évoquerait le cerf, celui qui conduit les morts vers un au-delà éthéré … mais elle avait préféré représenter le premier de nous deux dont les ossements seraient placés dans cette banquette. 

- Si elle a dessiné ces ronds que je qualifierais de féminins, n’est-ce pas, Michel, qu’elle savait ... qu’elle serait la … première …

- Je le soupçonne aussi. Emma, la Rebelle, avait la puissance d’anticiper les futures récoltes, elle en avait aussi le don de regarder vers l’au-delà.
N’avait-elle pas prédit qu’une femme du futur viendrait me faire raconter notre histoire ? Et tu es là, Euphrosine.

- Si je peux me permettre, Michel, de quoi votre épouse est-elle décédée ?

- Exactement comme elle l’aurait souhaitée. La mort l’a trouvée en récoltant des pois sélectionnés.
Les plus belles gousses que la Nature ne nous ait jamais offertes ! Fièrement en les tenant à bout de bras au-dessus de sa tête, elle fit sonner les pois retentissants dans leurs cosses tremblantes puis subitement … elle s’est écroulée.

- Je compatis à votre chagrin, Michè-sarhad.

- Je t’en remercie, Euphrosine.
Ô, Emazte matxinoa, ton prodigieux don d’observation t’avait permis de sélectionner ces graines.
Ô, Emazte matxinoa, toi qui nous a offert ces gousses !
Ô, Emazte matxinoa, ces pois nous leur avons donné ton nom.
Par chaque pois « Emazte matxinoa » que nous semions, nous t’honorions. Chacun de tes pois conduisait un peu plus notre jardin vers la perfection.
Ô, Emazte matxinoa, à chaque soupe qui contenait tes pois, nous communions avec toi.

L’action de grâce aurait pu être faites avant, comme Emma en tant qu’épouse, ou Emma brasseuse et sauveuse de la Sédentarité, Emma des poteries rubanées, mais Michel magnifia uniquement l’Emma sélectionneuse d’un pois !
Ce qui confirmait le lien profond et presque surnaturel envers les produits de l’agriculture.
En Amérique, chez ces très savants agriculteurs qu’étaient les Mayas, la vénération avait franchi une étape supplémentaire en faisant du maïs la substance dont avait été façonnée l’Homme.

- Je comprends, Michel. Quel plus grand titre de gloire pour un agriculteur, que de donner son nom à une graine ! à une graine qu’il a lui-même sélectionnée, qu'il a domestiquée !
Les guerriers ont des faits d’armes pour titre de gloire, les agriculteurs ont des graines sélectionnées pour leur postérité !

- …

Vers

Emma, la Rebelle du Néolithique
Le Pacte de la bière 

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