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Publié par Jean-Pierre FORESTIER

- La supercherie vous a protégée contre les vols qui auraient pu être commis pendant le Grand Rassemblement.

Mais après, Michel ? Quand toutes les tribus repartirent, les Nomades restent des cueilleurs, ou des fourrageurs, comme les nomme avec justesse Yuval Noah Harari.

… qui en phonétiquement tellement proche de chouraveur !

Un champ cultivé par vos soins vigilants n’est-il pas une aubaine pour des pillards ?
Comment avez-vous fait, vous des nouveaux Sédentaires agriculteurs pour vous préserver des razzias ?

La hauteur atteinte par les deux sourcils était à la mesure de ce qu’avait dû être cette angoisse de tous les instants.

- Notre crainte des razzias, Euphrosine ! Je n’ai pas de mot pour la définir.
Un seul pillage aurait suffi à ruiner toutes nos espérances.
Nous aurions péri, soit par les armes, soit par la faim. La Sédentarité et, avec elle, la liberté de l’Amour auraient péri avec nous.

Combien de Rebelles disparurent ainsi avant de devenir Conquérants, puis … des Régnants de la Sédentarisation du Néolithique ?

Mais, à notre grand soulagement, pendant quatre ans, nous ne vîmes aucune bande roder autour de notre village.

Il est vrai que les tribus que nous craignions le plus, les plus bellicistes avaient été emportées par le Déluge, celui qui nous a apporté ce limon fertile.
Le Déluge n’expliquait pas tout.
Longuement, nous nous interrogeâmes sur les raisons de cette ruine qui nous épargnait.
Avions-nous réussi à instaurer la crainte par le surnaturel ?
Certains, dont moi, attribuèrent cette protection à la présence d’Emma parmi nous …
Même après sa mort, Emma est restée notre protectrice. Sans elle, nous aurions certainement subit des invasions dévastatrices.

- …

Une Reporteur peut aussi  être Grand en se taisant.
Sans laisser apparaître mon scepticisme sur la "présence" protectrice d’Emma, par déférence, je baissais les yeux. Michel apporta lui-même d’autres hypothèses :

- La présence parmi nous d’anciens membres de toutes les tribus a-t-elle découragé les pillards ?

- Voulez-vous dire, Michel, dans le même sens que la présence de père ou de frère dans les rangs de deux camps des belligérants favorise la pacification.

Michel approuva de ses sourcils et continua :

… Mais, n’était-ce pas une illusion ? Les guerres ne peuvent-elles pas être fratricides ?

Je pensais aux Sabines qui s’interposèrent entre les Romains et les Sabins

 

- Peut-être est-ce Ou le gourmand qui a raison.

- … ?

- Ou est gourmand également de bière, de bonnes bières comme celle que préparait Emma.

- …

Plus cet interview durait, plus nous devenions complices et plus Michel devinait mes questions !

- Toujours soucieuse de l’avenir, mon épouse avait su former des brasseuses.

- … dont les bières n’égalent pas celles préparées par votre épouse.

J’essayais de hausser mes sourcils pour marquer l’évidence de mes propos. Cette mimique maladroite ne provoqua que l’étonnement de Michel. Je coupais court :

… Quelle était l’opinion de Ou ?

- Ou attribuait cette paix au Pacte de la bière.
N’avions-nous promis de d’accueillir les tribus par des tintements de cornes de bière
N’avions-nous pas promis de permettre une élévation spirituelle sans que les nomades dussent apporter leur l’orge ?

Nous ne nous étions-nous pas engagés à fournir de la bière pendant tout le prochain Grand Rassemblement ?
À écouter, chanter, Ou, c’est la fièvre de bière qui nous a sauvée ?

- Permettez-moi, Michel, d'être de l’avis de Ou.
 Ce Pacte de la bière qui vous permet de cultiver l’orge en paix ressemble déjà à un "commerce" !

- … ?

- L’échange des pointes de flèches ...

- … ?

- Celui, Michel, qui a précédé le moment où votre épouse a rejoint votre tribu.

Un regard ému montra que Michel avait parfaitement resitué cet épisode, où il avait fallu que sa tribu donne davantage de pointes qu’elle en avait reçue, de manière à compenser leur moindre qualité.

- Cet échange pondéré de flèches était déjà l’amorce d’un commerce. Or, le commerce repose sur la confiance réciproque.

Si des Nomades étaient venus piller les récoltes des agriculteurs brasseurs, non seulement ils se seraient privés d’une bière toute préparée, et excellente, mais toute confiance aurait disparu.

Or, le commerce repose sur la confiance réciproque.
 « c’est presque une règle générale, que partout où il y a des mœurs douces, il y a du commerce, et que partout où il y a du commerce, il y a des mœurs douces » écrivait Montesquieu.
En adoucissant les mœurs, la bière a permis la pérennité de la Sédentarité !

- L’impérieuse élévation spirituelle vers la Dame à la robe fumante a sauvé notre Sédentarité. En t’écoutant, Euphrosine, je crois entendre la flûte de Ou !

"L’impérieuse élévation spirituelle vers la Dame à la robe fumante" aurait pu sonner la fin de l’interview, mais il me restait une question qui me paraissait essentielle, celle sur « l’amour autrement ». Michel devait me l’expliquer « plus tard, si tu ne l’as pas déjà compris d’ici là. ».
Qu’avais-je compris ?
Que « l’amour autrement » était une façon de « cultiver les liens tissés par le plaisir réciproque » en se substituant à « l’amour naturel », celui-ci étant proscrit pendant quatre ans, mais sacralisé pendant les Grands Rassemblements.
Si l’amour pendant les Grands Mélanges étaient destiné à la procréation, l’amour « autrement » était destiné à l’éviter.
Ma question porta donc sur le contrôle des naissances.

- Pourriez-vous m’expliquer, maintenant, Michel, comment les femmes nomades parviennent à réguler les naissances avec une fréquence d’exactement quatre ans ?

- C’est évident, Euphrosine !

- ... ? Dans les cultures traditionnelles, les femmes allaitent pendant plusieurs années avec des tétées fréquentes

- … ?

- Si … si la femme allaite, elle ovulera plus tardivement que si elle n'allaite pas, mais, il n’est pas vraiment facile de savoir quand la femme allaitante redeviendra fertile.

- Comprend, Euphrosine, qu’une Nomade doit être fécondée pendant les Grands Rassemblements, uniquement pendant les "Grands Mélanges" comme tu le dis.
Être enceinte en dehors de ce rituel serait une catastrophe pour une Nomade qui doit continuer de marcher avec sa tribu, sous peine d’en être exclue.

- Comme la jeune femme qui était au pied de l'arbre ébranché !
On m’a aussi parlé d’herbes.

- D’herbes ? De quelles herbes veux-tu parler, Euphrosine ?

- Des herbes utilisées par les Nomades pour éviter « d’avoir des bébés ».

L’utilisation de ces herbes abortives est une "évidence" formulée par Jennifer Kerner (co-auteur de Lady Sapiens) lors de l’émission « Lady Sapiens : la femme préhistorique, une femme puissante » :

- Il nous arrive en effet d’utiliser des « herbes », quand la grossesse se passe mal, ou pire, quand le bébé est mort dans le ventre de sa mère… cela arrive hélas pendant les périodes de grandes famines … Il faut alors sauver la mère en expulsant le fœtus.
Mais ces herbes ne peuvent pas être utilisées pour éviter « d’avoir des bébés » !
As-tu déjà utilisé ces herbes, Euphrosine ?

Le sourcil noir rabattu, le regard se baissa vers mes « jambières », avec un pire sombre que quand Michel me demanda si j’allais partir à la chasse.

Déconcertée par une question aussi directe concernant mon corps de femme, je ne pus que répéter la question.

- Utiliser de ces herbes ?

- Ces plantes ne sont pas d’inoffensives tisanes, Euphrosine.

- … ?

- Je les connais bien ces herbes, Euphrosine. Ce sont les femmes qui les préparent, mais comme ayant quelques talents dans les soupes, mon aide m’est souvent demandée pour rendre ces herbes un peu moins désagréables à avaler.
J’en connais deux, l’une à odeur fétide, et dont le simple contact avec la peau la fait rougir à la moindre exposition au soleil ; l’autre, à odeur également forte et désagréable, est cueillie sur un petit arbuste rampant, on le reconnaît facilement à l’équinoxe de printemps, aux sortes de baies bleu-violacé qu’il porte.

Levant ses beaux yeux clairs vers moi, Michel ajouta :

Tu sembles les connaître aussi, Euphrosine.

- Pas personnellement, mais la connaissance de ces plantes a fait partie de la préparation conseillée par le Professeur.

La première « herbe » est la rue fétide (Ruta graveolens L.)
et la deuxième, la sabine (Juniperus sabina L.), 
deux plantes aux puissantes propriétés abortives, mais effectivement très dangereuses.

- Alors tu sais que la plus fétide des deux provoque de très violentes contractions abdominales. Le fœtus est expulsé, hélas pas toujours, mais la femme perd toujours beaucoup de sang, elle risque souvent d'y perdre la vie,.
La seconde herbe est encore plus brutale, et plus meurtrière.
À ces risques funestes, s’ajoute celui de rendre la femme  ... stérile.

Michel baissa rapidement les yeux vers mes jambières, et ajouta comme une évidence :

… Tu sais bien, Euphrosine, combien la femme est précieuse. Tu sais bien que c’est sur elle que repose la pérennité de la tribu. L’utilisation de ces herbes n’est justifiée que la vie de la mère est en danger.

- ...
- Il est tout aussi vrai qu’une grossesse non synchronisée exclurait une femme de la tribu.
Heureusement, il existe une autre façon d’éviter « d’avoir des bébés » ...

Sur ces points de suspension, Michel alla vérifier sa soupe.
J’en profitais pour réfléchir.

C’était pourtant d’évidence ! si l’utilisation de ces redoutables « herbes », ou l’aléatoire prolongement de l’allaitement, étaient si faciles pour réguler les naissances, pourquoi la pilule anticonceptionnelle de Gregory Pincus a-t-elle été saluée par la féministe rebelle Margaret Sanger comme pouvant "rendre aux femmes la maîtrise de leur vie et de leur corps…" ? Voir Plus dans l'épilogue ...
           Ne faudrait-il pas, prudemment, rappeler les paroles de Margaret Sanger et de Simone Veil à Jennifer Kerner, et aux autres auteurs, de Lady Sapiens.
            Ce n’est certainement pas de l’utilisation « d’herbes » que Lady Sapiens tenait sa puissance !

- L’abstinence, alors ? Les Nomades étaient-ils soumis à quatre ans d’abstinence sexuelle ?

- Qui t’a parlé d’abstinence, Euphrosine ?

- C’est ce que suggère Yuval Noah Harari …

- … ?

- Yuval, c'est celui qui cautionne, ou presque, l’élimination des vieilles Aché ?
Quoi qu’il puisse dire après est a priori suspect !

- Il est vrai que la suggestion de l’abstinence est pour le moins étrange.
Diderot, ce philosophe essentiel des Lumières pose comme une évidence que « l’abstinence rend fou ».

Même si on considère que l’abstinence ne rend pas les humains fous, pas tous les humains ! L’abstinence éliminerait le plaisir protecteur du couple. Sans « Le plaisir qui tisse des liens indispensables à la survie du nouveau-né », le couperet de l’évolution serait tombé et … nous ne serions pas ici pour en parler.

Était-ce une autre preuve de notre complicité, Michel m’avait écouté en ignorant ce qui lui était étranger, et en notant juste les mots importants

- Si la Nature impose de dures contraintes aux Nomades, je ne crois pas, Euphrosine, qu’Elle les rende vraiment fous. Quelle est exactement ta question, Euphrosine, Ichar tse’irah chèrasetah ?

- Là voici, Michel. Comment vos couples de Nomades font-ils pour maintenir leurs liens amoureux, … des liens sexuels, … les liens indispensables au plaisir réciproque ? Vous ne m’avez parlé que de fécondations !

- Je crois t’avoir compris, adorable Euphrosine. Les Nomades distinguent parfaitement deux types d’unions
Celles destinées « à faire des bébés », aussi « naturelles » que sacrées.
... et celles qui tissent et maintiennent la cohésion du couple, ces tendres relations que tu viens de rappeler et que tu as déjà décrite, joliment, …

- Je viens de comprendre que les unions « naturelles » sont celles destinées « à faire des bébés ». Est-ce bien cela, Michel ?

Approbation muette conjointe des deux sourcils.

… Et, pour la survie de la tribu, ce « naturel » n’est autorisé que tous les quatre ans, uniquement pendant les Grands Rassemblements et la courte période qui suit. Mais entre-temps … si ce n’est pas l’abstinence ?

- Ne t’inquiètes pas, Euphrosine. Même si, en général, ce n’est qu’un pis-aller, ce plaisir réciproque, les Nomades savent le faire s’épanouir d’une autre façon.

- … ?

- … par une voie dont l’utilisation est très largement antérieure aux premiers humains.

- Je ne m’inquiète pas, Michel ! Quelle est cette façon ?

- Entre chaque fécondation, les Nomades font l’amour … « autrement » D’ailleurs, ils ne connaissent essentiellement que cette façon-là !

Enfin, j’avais compris ! C’était le souvenir du début de Go West. Lhistoire de l'Ouest américain racontée par Daniel Royot et Philippe Jacquin, qui m’avaient mise sur la « bonne » voie.

_

- « Autrement », oui, …Oui, Michel, bien sûr…Autrement ! J’aurais dû y penser avant. La voie « pour faire des bébés » est parfaitement distincte de la voie destinée à maintenir la cohésion du couple, et … à ne pas devenir fou !
À la stupéfaction horrifiée des premiers missionnaires chrétiens, toute l’Amérique précolombienne pratiquait ainsi.
Cette « tradition de Nomades » semble avoir perduré chez beaucoup de sédentaires de cette partie du monde.
De même ici, dans l’Ancien monde, chez les Égyptiens de l’Antiquité ... Chez les Grecs, ...

Je me limitais à l’hétérosexualité puisque c’est la seule, au moins à ce jour, à être concernée par la procréation, je me limitais donc à :

... les mille prostituées sacrées du temple de Corinthe.  
    Et, bien entendu, à Gomorrhe et Sodome, ces villes condamnées à l’anéantissement par la Bible.…

 ... en lire plus .. 

- Je ne connais ni les peuples, ni les villes que tu cites, Euphrosine, mais je pense que tu as compris quel est cette façon de faire l’amour et qu'elle n’est qu’un compromis.

Compromis ! Le sujet était sérieux. Michel voulait-il apporter une note d’humour ? Aucun de ses sourcils ne le laissaient présumer. Je continuais mes questions.

- Voyez-vous, Michel, une avancée supplémentaire apportée pas les nouveaux Sédentaires, et dont vous ne m’auriez pas encore parlé ?

- …

- N’y a-t-il pas une autre conquête dont vous voudriez me parler ?

- Si, Euphrosine. Mais je suis un peu gêné.

- ... ?

… Ce n’est pas très glorieux !

Michel aurait-il eu des relations adultérines, en dehors des Grands Rassemblements ? Ou bien était-ce Emma ?

- Le temps a passé, vous pouvez certainement m’en parler.

- Promets-moi d’être indulgente, Euphrosine.

- Je vous le promets, Miché-sarhad. De quoi s’agit-il ?

- Tu te souviens que vous avions réussi à emmagasiner nos récoltes ?

- Oui, bien sûr, Michel.

- Emmagasiner, n’est qu’une étape vers l’anticipation.

- … ?

- L’étape suivante est la répartition.

- … ?

- Toute notre première récolte de pois était emmagasinée. Nous la regardions avec une grande fierté. Mais …

- Cette fierté était tout à fait légitime, Michel. Mais ?

- Sans l’exprimer, chacun se posait la question.
Comment allions-nous répartir ces pois, de soupes en soupes, de lunes en lunes, tout au long de l’année à venir ? jusqu'à la récolte suivante.
Discrètement, sans succès, nous essayions de compter sur nos doigts.
Nous comprenions qu’il fallait faire des parts au moins pour chaque lunaison de l’année, mais nous n’avions jamais compté aussi loin.

Je sentais que Michel était de plus en plus gêné. J’essayais de faire le sourire de la plus grande indulgence. Derrière ce sourire, je voulais aussi dissimuler la niaiserie de mes soupçons d’adultère !

… Cela va sans doute te surprendre, Euphrosine, mais après deux, pour nous c’étaient simplement « beaucoup »

Pour certains historiens du proto-calcul, le « très » utilisé par exemple dans "très grand", aurait la même origine que « trois ».
Au grand soulagement du "vieux qui ne savait pas compter" l’indulgence marquée par mon sourire se fit réellement sincères, .

… Nos cerveaux commençaient à s’affoler. Nos efforts pour créer ces réserves vitales auraient-elles été vaines ? quand heureusement, encore une fois, c’est notre petite-fille nous sauva.

- Votre petite-fille ! Que fit-elle ?

- Je suis incapable de te donner des détails, mais elle alla chercher des petits galets. Elle commença à les aligner puis comme ce n’était pas suffisant, elle créa plusieurs alignements.
Ce n’étaient pas simple, la récolte suivante s’ajouterait à la précédente, mais des pois auraient déjà été utilisés pour des soupes. Et il n’y a pas que des pois dans la soupe…

- De l’épeautre, des fèves, …

- Exactement, Euphrosine. Et il n’y a pas que la soupe !
Ajoute que les pistachiers ne produisent qu’une année sur deux.
Ajoute que des mauvaises récoltes sont toujours à craindre.
Ajoute que, pour respecter le Pacte de la bière, nous devions réserver l’orge nécessaire … à l’élévation spirituelle nécessaire aux rituels du prochain Grand Rassemblement
  Nous, les vieux, nous ne comprenions rien !

Michel avait baissé la tête, les sourcils en berne.

Voilà l’origine du « pas très glorieux » ! ne pas avoir réussi à compter pour pouvoir gérer les réserves. Face à mon sourire qui ne pouvait pas être plus indulgent, Michel respira longuement et continua :

Maîtrisant bien l'arpentage, l’Illuminé architecte réussit à s’impliquer dans les calculs de notre petite-fille. À eux deux, avec succès, ils gérèrent toutes nos réserves.
Nous, nous pouvions regarder, mais avec l’interdiction formelle de toucher, à un seul de ces mystérieux petits galets.

Certains vieux, un peu moi mais moins Emma, virent dans ces alignements intouchables, une évocation qui fleurait le surnaturel.
Les gestes qu’ils faisaient tout en réfléchissant pour savoir quel galet devait être déplacé, et ces étranges phrases qu’ils psalmodiaient, tout ceci n’était-il pas le début d'un commerce avec l’au-delà ?

- Je comprends, Michel, que l’abstraction de ces calculs vous aient semblé un peu magique ; sachez qu’elle le reste encore à mon époque.
Si pour vous, et pour tous les vieux, cette avancée n’a pas été glorieuse, votre communauté, dans son ensemble, venait d’inventer la comptabilité.
Il est vrai que sans le calcul des répartitions, ces emmagasinages n'auraient été que gaspillages et pénuries.
Anticiper, c’est gérer et gérer c’est comptabiliser.
Votre petite-fille et l’Illuminé-architecte sont-ils restés les seuls à déchiffrer le sens « mystérieux » de ces calculs ?

- C’est à l’arrivée de nouveaux jeunes dans notre communauté que tout a changé. Après un court moment de surprise, ils s’expliquaient les uns les autres avec une rapidité stupéfiante ce que représentaient les lignes, les colonnes … 
L’un d’eux suggéra même qu’en utilisant des galets de différentes couleurs, il était possible de … de je ne sais pas quoi !

Michel me regarda d’un air navré, mais poursuivit avec d’enthousiasme.

… mais pour eux, ces calculs deviennent presque une évidence.
Emma avait fait une observation.

- Laquelle, Michel ?

- Pour Emma, ces jeunes devins aux petits galets étaient encore plus illuminés que les premiers Illuminés, ceux du début de notre sédentarisation.
Pour te donner un exemple : après avoir observé les ouvrages des castors, ils veulent dévier une partie de la rivière pour irriguer nos plantations !

- De jeunes cerveaux confrontés à ces calculs se modèlent et peuvent aborder, avec perspicacité et curiosité, des problèmes toujours plus complexes. Après l’Amour, le calcul est la Révolution cognitive du Néolithique.

- Certainement, Euphrosine. Nous, les vieux, nous avons quand même aussi un peu progressé, maintenant nous savons compter sur nos dix doigts.

Non sans fierté, Michel me montra ses dix doigts bien écartés.
J’essayais de mettre dans mon regard les félicitations les plus sincères, mais Michel voulait m’en dire davantage

- Si les jeunes nous ont appris à compter, et avec brio transmettre les nouvelles connaissances, être vieux …   

- « Être vieux, c’est aussi avoir de l’expérience. Être nombreux, c’est la diversité et multiplier les sciences. », c’est bien cela, Michel ?

- Être vieux, Euphrosine, c’est aussi pouvoir transmettre aux jeunes générations les expériences et les observations de toute une vie.
Même s’ils ne peuvent plus marcher avec les tribus nomades, les vieux peuvent encore être des passeurs de connaissances.

- Les grands-parents comme moteur de l’évolution !

Je reprenais la formule utilisée par Rachel Caspari pour pointer l’importance des vieux dans la transmission des savoirs.
J'ajoutais l’analyse de Julien d'Huy :

« Les groupes qui survivent et se reproduisent bien sont ceux qui transmettent le mieux l'expérience de vie des anciens, … »

- L’importance des grands-parents ! ceux qui peuvent « transmettre l’expérience des anciens » ! oui, évidemment, Euphrosine, mais à condition, que ces anciens ne soient pas abandonnés ou trucidés !
Il n’y a que chez les Sédentaires que les anciens peuvent transmettre pleinement leur savoir.
En éliminant les anciens, les Nomades se privent des connaissances qui auraient pu leur permettre de se libérer de la Nature.

- Après l’Amour, la transmission des connaissances est la Révolution du Néolithique !

Ou bien était-ce l’agriculture, l’élevage, les logis familiaux, la poterie ou le calcul, ou bien tout cela et encore bien d'autres innovations.
Au fur et à mesure que j'en prenais conscience, la somme de ces inventions m’impressionnait davantage.
Je notais aussi que toutes avaient pour origine la volonté d’Emma, la Rebelle du Néolithique, de ne pas abandonner Michel à une mort inéluctable.

L’Amour a été le guide de la révolution du Néolithique !  

 

- Transmettre est nécessaire, mais l’essentiel est d’apprendre aux autres à révéler leurs talents.

- …

- Dans notre nouvelle liberté, et la nécessité de survivre, combien de talents ne se sont-ils révélés !
Tous premiers Illuminés, tous les bâtisseurs. Tous les devins des petits galets et les illuminés du futur !
La flûte et la chèvre de Ou !

La jeune femme, défigurée et stérile, initiée par le « garçon chasseur »
 

Notre petite génie sur béquilles !
La vieille ronchonne qui file la laine de chèvre et l’ortie !
et combien d’autres qui viendront après moi ! ...

Tu te souviens, Euphrosine, du compagnon du « garçon chasseur » !

- Le maître-soupier !

- Il ne l’est pas encore, Euphrosine ! pas encore ! mais je commence à lui livrer les plus fins secrets de ma soupe, il sera mon successeur dans cet art. J’aime à penser qu’il me surpassera.

- « On paie mal un maître en ne restant toujours que l'élève ».

 

La divergence entre la perspective de sa mort et l’émergence d’un nouveau maître-soupier laissa quelques instants songeur le vieux sage.  

Puis, après avoir fait glisser vers l’avant son bonnet « phrygien », les sourcils fièrement horizontaux, d’une voix douce mais ferme Michel conclut :

- J’espère que les femmes et les hommes de notre Néolithique feront progresser leurs communautés dans le droit à la Vie, à la Liberté et la poursuite du Bonheur.

- Des milliers de solstices plus tard, ces belles espérances ne sont encore que des espoirs !
Vous pensez sincèrement, Michel, que l’abandon de l’état de Nomade a apporté des bienfaits à l’Humanité !

- Naturellement, Euphrosine, j’espère que ce n’était pas une question ! Le Nomade est asservi à la Nature. La liberté, nous l'avons conquise en devenant sédentaires.

- Votre vision, Michel, n’est pas partagée par tout le monde.

- Pouvoir exprimer d’autres opinions, n’est-il pas le principe même de la liberté ?
 

La liberté créée le progrès. En révélant les talents, la liberté créée le progrès, il me semble que nous venons juste d’en parler, Euphrosine !

Les deux sourcils étaient-ils exaspérés ou las ? En Grand reporteur, je commençais par un apaisement et une ouverture

- La liberté c’est aussi de pouvoir changer d’avis comme Ou, le gourmand de viande de chèvre un peu grasse et qui sauva la première Chevreau avec le lait des chèvres.

Sourcils en sourire ! je me lançais ...

- Dans son livre, Sapiens, Yuval Noah Harari, …

- Est-ce bien le Yuval de l’abstinence, dont tu me parles Euphrosine ?

- Oui, je le crains, Michel.

- Avec le manque de clairvoyance que ce Yuval a montré avec l’abstinence, est-il vraiment utile de convoquer sa science ? Et je n’invoque même pas sa complaisance dans le meurtre des … vieilles Aché !

-     ! Ce professeur d’histoire à l'université hébraïque de Jérusalem montre une nostalgie marquée pour « l’âge d’or » des fourrageurs et consacre un chapitre complet à, je le cite : « La plus grande escroquerie de l’histoire »

- … ?

- Cette escroquerie est, selon Yuval Harari, la Révolution agricole du Néolithique ! Qu’en pensez-vous, Michel ?

- « escroquerie » ? D’après le ton que tu utilises, Euphrosine, ce mot semble dépréciatif, mais c'est un mot que nous n'utilisons pas dans notre village.

- Je dirais qu’une escroquerie est la trahison d’une confiance.

- Trahir une confiance ! mais c’est indigne de trahir une confiance, Euphrosine ! Sans confiance réciproque la vie en société, la vie des humains serait impossible !

- Sans confiance, votre Pacte de la bière n’aurait pas pu exister, pas plus que la sédentarité ... pas plus que les Grands Rassemblements !

- Donc, selon ton Yuval, le Néolithique aurait été une trahison !

Les deux sourcils rapprochés à se presque rejoindre, Michel réfléchit longuement à cette terrible accusation

… Il est vrai, Euphrosine, que …

- ... que … ?

- Il est vrai que nous avons trahi plusieurs fois.
Nous avons enfreint la règle des Nomades, la règle qui veut que ceux qui ne peuvent plus marcher soient des Abandonnés.

Avec difficulté, Michel continuait sa confession

Cette supercherie, où nous avons fait croire que nous étions des revenants, c’était pour nous protéger. Mais ce sont davantage les bières préparées par Emma qui nous ont sauvées.

- …

J’absous Michel pour ces légitimes défenses, mais je continuais par d’autres « accusations »

- Vous avez domestiqué la chèvre puis l’oie, cultivé de l’orge, et d‘autres grains, le pois, le chou, la lentille, …

- Je te le confirme, Euphrosine, mais je ne vois pas où est la trahison !

- Selon l’argument de Yuval Noah Harari, tout ce que vous avez cultivé et tout ce que vous avez domestiqué, tout, vous auraient, vous, à leur tour, domestiqué. 

- Domestiqué, nous ! Pourquoi pas !

- J’ajoute que l’existence d’une co-domestication est partagée par d’éminents scientifiques, comme Hervé Le Guyader. Toutes les domestications seraient réciproques.
Sans réciprocité, la domestication n’aurait pas pu exister. 

Bien qu’en accord avec Michel, en Grand reporteur je devais continuer à me faire accusatrice

- Toujours selon Yuval Noah Harari, les Nomades n’ont qu’à ramasser l’orge sauvage, tandis que vous, …

- Pour ramasser cet orge, Euphrosine, il faut marcher, beaucoup marcher. Et il faut pouvoir marcher. Yuval n’a-t-il jamais été fatigué ?

- Je vous accorde, Michel, qu’il faut marcher. Être Nomade, c’est marcher, mais cultiver l’orge demande aux Sédentaires des soins vigilants. N’étiez-vous pas, tous, voûtés ou accroupis, contraints à dégager l’orge des herbes envahissantes ? N’est-ce pas davantage l’orge qui vous a domestiqué, que vous avez domestiqué l’orge. N’est-ce pas l’orge qui a fait de vous, les Sédentaires, des esclaves de l’orge ?

- Ô, orge ! Nous T’avons choyée, mais combien d’épis lourds et dorés Tu nous as donné !
Ô, orge ! Que Tu en sois remerciée.
Ô, orge sacrée, c’est à quelques pas de nos logis que nous T’avons semée.
Nous aurions été tes esclaves, Ô, orge, si au loin, pour Te ramasser, nous aurions dû longuement marcher.
À côté de chez nous, ô, orge domestiquée, ne sommes-nous pas devenues Tes alliés ?

- Comme le pois et le chou !

- Si tu veux, Euphrosine ! Tu as parlé de confiance et de réciprocité. La domestication n’est-elle pas une confiance réciproque ?

Confiance ? Une confiance entre l’orge et le cultivateur ? Nous étions au cœur de cet animisme que j’avais déjà noté ! Selon ce système de pensée, l’orge pouvait partager des sentiments avec les humains, ou au moins avec les agriculteurs.

... Je ne vois aucune honte, Euphrosine, ni encore moins d’escroquerie, à évoluer en alliance avec l’orge et la chèvre, pas plus que d’évoluer avec ces galets magiques
L'orge, la chèvre, ces galets sont tous nos alliés ; nous leur devons rien de moins, que notre survie.
Cette survie, n’est pas seulement celle des vieux, mais aussi à cette jeune mère et son bébé nourri au lait de nos chèvres, mais aussi à notre petite génie sur béquilles, mais aussi …

Depuis le début de sa plaidoirie, Michel avait montré une hargne croissante.
Arrivé au faîte de ses possibilités physiques, l’aimable vieillard s’arrêta et se voûta, les sourcils et les mains tombantes.

Un instant inquiète, le regard immédiatement porté vers la cheminée-entrée, prête à demander de l’aide, je vis simplement qu’il se reposait. J’attendis, tout en le surveillant.
Quelques minutes plus tard, Michel se releva, bu un peu de soupe froide, et croisa mon regard d’un air presque honteux.

Voulant éviter de faire allusion à sa chute d’attention, d’une voix monocorde je repris ce que j’avais prévu de répondre

- Vous êtes en train de me convaincre, Michel.

Les deux sourcils, blanc et noir associés dans la diversité, marquèrent l’évidence de la parole du maître écoutée attentivement par son meilleur disciple.
Michel continua

- Revenons à l’« escroquerie » selon ce Yuval.

Le court moment de repos avait apparemment dynamisé le vieux Rebelle.

- Oui, Euphrosine, et je le revendique, haut et fort. Oui, nous avons été des Rebelles, nous les vieux, et d’abord, mon épouse, Emma, comme tu le sais !

Je m’inquiétais de la nouvelle montée du ton pris par Michel. Heureusement l’évocation d’Emma avait radouci le vieil amoureux, comme elle devait le radoucir de son vivant.

Tu pourrais rappeler à ton Yuval que ce n’est pas par choix, mais par obligation que nous avons inventé la Sédentarisation. Accepter la règle des Nomades, c’était nous laisser mourir. Est-ce vraiment une escroquerie que de vouloir continuer à vivre ?

Devant cette évidence proférée dans une colère retenue, je me retranchais derrière la science.

- Vivre ou survivre, est le premier, et évident, des trois principes biologiques élémentaires du succès d’une évolution humaine.

J’allais citer l’aphorisme d’Henri Bergson : « Avant de spéculer il faut vivre. », mais Michel me devança :

- Ce Yuval ignore-t-il cette nécessité, vitale, la nécessité de vivre ?

- Je sais seulement, Michel, que Yuval Noah Harari est professeur d’histoire.

- Un bien curieux professeur d’histoire qui ignore la biologie la plus élémentaire, celle qui ne va pas dans le sens de ses fantasmes !
S’il se plait à baigner dans la nostalgie des chasseurs-cueilleurs nomades, c’est sa liberté ! Qu’il garde pour lui sa nostalgie.

Laissons à ce Yuval, le plaisir d’idéaliser cette merveilleuse servitude !
… au moins tant qu’il ne nous met pas dans l’obligation de la partager et de quitter la Sédentarité, comme les Cheyennes y ont été contraints et forcés.
La liberté c’est d’abord la tolérance !

J’aurais pu ajouter que cette nostalgie a toujours existé.
« L’âge d’or » a été chanté par Virgile,

le « bon sauvage », par Jean-Jacques Rousseau, celui-ci provoquant la réponse sarcastique de Voltaire : " Il prend envie de marcher à quatre pattes quand on lit votre ouvrage. Cependant, comme il y a plus de soixante ans que j'en ai perdu l'habitude, je sens malheureusement qu'il m'est impossible de la reprendre." (30 août 1755).
Il faudrait aussi s’attarder sur les utopies romantiques du XIXe siècle !
Cette nostalgie n’a-t-elle jamais fait autant fait florès qu’aujourd’hui ? outre Yuval Noah Harari, plusieurs fois déjà cité, James C. Scott critique le « récit civilisationnel » dans Homo domesticus, une histoire profonde des premiers états.
... parmi tant d'autres
fictions chères à Homo sapiens néoténique.

Je renonçais à parler de l’homme fatigué de Nietzsche, , j’imaginais seulement de continuer sur une autre vision philosophique celle de la Servitude volontaire (à la Nature) d’Étienne de la Boétie.

 

Après avoir repris son souffle, les deux sourcils sereins, Michel me livra ce qui sera la conclusion de notre entretien

... Le Néolithique, c’est la liberté.

 Comme Rebelles, nous avons voulu nous libérer des règles des Nomades, elles-mêmes imposées par la Nature.
Oui, nous avons été les Rebelles contre la Nature.
Avec la Sédentarisation, l’amour naturel de la liberté a pu enfin s’épanouir !
Parmi ces libertés, celle que spontanément, Emma et moi, sans tarder, nous avons laissé s’exprimer, cette liberté est celle de l’Amour, l’amour naturel.

  La liberté de l’amour, c’est se libérer de la servitude de la Nature !

Tout en me préparant à remercier Michel de son accueil et de sa soupe (et à escalader toute une série d'échelles !) , je détaillais mentalement les deux étapes de la libération de l’amour.
La première, celle qui a donné le consentement aux femmes par les grands mélanges des Grands rassemblements.
La deuxième, celle du néolithique, qui leur permis aux choisir leurs sexualités, « naturelle » ou « autrement », et le moment de leur choix. 

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