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Publié par Jean-Pierre FORESTIER

En bref :
Les humains néoténiques imaginent des fictions et en sont gourmands.

Plus les humains néoténiques
sont nombreux, plus ils deviennent des enfants et plus ils adhérent à ses fictions.

Les Régnants canalisent ces fictions par des rituels destinés à maintenir leur ordre, temporel.

- Revenons à La néoténie, Euphrosine. Je continue de citer Georges Chapouthier :
« Malgré ses aptitudes à la rationalité et au savoir, Homo sapiens prend beaucoup de décisions qui relèvent davantage du jeu que de la raison, y compris dans ses choix de vie, en finance, en politique, … »

- Alea jacta est. Les dés sont jetés ! Le sort en est jeté !

- Cet exemple en politique est excellent, Euphrosine. César tira aux dés la décision de franchir, ou non, le Rubicon et marcher sur Rome se rebellant contre l’interdiction du Sénat. À ces dès que nous a transmis la légende, Suétone ajoute qu’un « signe miraculeux » venait de se produire.

- … ?

- Peu importe lequel, Euphrosine ! Les Romains ne prenaient aucune décision, y compris militaire, sans avoir consulté oracles, augures, divins ou haruspices.

- Les cabinets McKinsey de l’antiquité !

- En quelque sorte, oui, Euphrosine.
De tout temps, cette capacité des humains néoténiques
d’une part de réaliser des constructions imaginaires et
d’autre part de s’y conformer,
a été essentielle pour comprendre notre évolution singulière.

- N’est-ce pas la Révolution cognitive que Yuval Harari développe largement dans son chapitre L’arbre de la connaissance de Sapiens.

- … puis avec autant de talent dans Homo deus. Une brève histoire de l’avenir. Oui, Euphrosine. Yuval Noah Harari inclue dans les fictions des notions aussi variées que les religions, les nations et des firmes comme Peugeot
    Le charismatique professeur à l’université hébraïque de Jérusalem nous livre aussi son propre exemple :
« Adolescent en Israël, j’ai été d'abord captivé, moi aussi, par la promesse nationaliste de faire partie de quelque chose qui me dépasse. ...

... Je me souviens d'une cérémonie, le Jour du souvenir [Yom HaShoah]. Je devais avoir 13 ou 14 ans… Tout de blanc vêtu, je participais donc à la cérémonie de notre école. ».
Mais le jeune Yuval Noah commence, déjà, à raisonner et à se douter qu’ « Il y a quelque chose de louche dans tout cela ».

- Cette expérience, Professeur, chacun ou presque, l’a vécue, mais je ne vois toujours pas le lien entre la néoténie et ces fictions ?

- Plusieurs paramètres de la néoténie participent à ces constructions imaginaires, Euphrosine. J’y vois l’enfance, plus que l’adolescence, mais aussi la diversité et le nombre.

- … ?

- La diversité des individus est primordiale.

- La « diversité ludique » de l’espèce humaine est « considérable » ! et elle n'est pas que ludique, n’est-ce pas Professeur ?

- Cette diversité permet qu’émerge un individu qui a suffisamment d’imagination juvénile, et que cet individu néoténique construise d'une admirable fiction.

- … qui fera de lui un Rebelle.
Vous avez donné comme exemple Abram et Bouddha dans
La rébellion de l’esprit.

- Suivis par un grand nombre de disciples, Abram et Bouddha sont devenus des Conquérants.
Je te parle du « nombre », Euphrosine, car s’ils ne sont pas suivis par une foule de disciples, les Rebelles sont incapables de devenir des Conquérants !

- Certes, Professeur, la diversité humaine donne plus de « chance » statistique à l’apparition d’une nouvelle « invention ». Mais même éclairé par cette invention, le Rebelle est encore seul. En réunissant autour de lui un grand nombre de disciples (ou de clients de Peugeot), le Rebelle parvient à s’imposer comme Conquérant (et à être récupéré rapidement par des Régnants) … par contre, moi, je suis à peine plus éclairée !

- Ne t'ai-je pas dit, Euphrosine, que plusieurs paramètres sont nécessaire à l'émergence et à l'installation d'une fiction ?
Il est nécessaire que chaque paramètre s’imbrique l’un dans l’autre.

- …

- Tu es bien songeuse, Euphrosine. Serais-tu en train d'imaginer une nouvelle fiction ?

- Quand vous avez marqué la nécessité de « l’enfance » parmi les "paramètres", j’ai repensé à l’horrifiant roman de William Golding, Sa Majesté des mouches, où un des enfants "voit" un monstre dans le corps d’un pilote mort.

- Ensuite, ce « monstre » devient le support d’un mythe qui permet à Jack de devenir le chef qui règne sur le groupe d’enfants.

- C’est bien cela, Professeur, mais, il s’agit d’enfants, Professeur, d’enfants !
Ni les « adolescents prolongés » par la
néoténie que nous sommes, ni les adolescents (comme le jeune Harari) ne croient plus aux monstres sataniques, ni aux contes de fées ! Ils ont passé cet âge !

- C’est vrai, Euphrosine. Même des enfants de l’âge de ceux de l’île de Sa Majesté des mouches, n’auraient sans doute pas longtemps cru à ce monstre, s’ils avaient écouté, individuellement, un garçon « raisonnable » comme Simon.

- Mais Simon a été un des premiers à être sacrifié au « monstre ».

- Simon était un Rebelle, son sort a été celui de la plupart des Rebelles, s’ils ne sont pas tués physiquement, ils sont rejetés de la tribu des Régnants, leur mort devient sociale.
Avec le succès mondial de son Sapiens, Yuval Noah Harari, celui qui trouve qu'il « y a quelque chose de louche dans tout cela » est une exception car très peu de Rebelles deviennent des Conquérants.

- Et peu de Conquérants sont récupérés par des Régnants.
Permettez-moi, Professeur, de faire le point. J’ai bien compris que la diversité de la néoténie permet « l’apparition » de fictions.
Nous venons de parler des enfants et des adolescents, mais pourquoi avez-vous dit « l’enfance plus que l’adolescence » ?

- Tu admettras, Euphrosine, qu’il y a un âge où les enfants aiment qu’on leur raconte des contes de fées, et même qu’on leur répète tous les soirs la même fiction, comme un rituel.
De mon côté, j’admets que ces enfants, amateurs de surnaturel, sont âgés de quatre, cinq ou six ans, et que cette gourmandise des fictions n’est plus celle des adolescents, ni même celle des enfants d’une dizaine d’années comme ceux du roman Sa Majesté des Mouches.

- Mais ?

- Souviens-toi que s’ils n’avaient pas été suivis par une foule de disciples, des Rebelles, comme Abram ou Bouddha, ne seraient pas devenus des Conquérants 
Les fictions collectives ne se développement aisément que dans des … collectivités, c'est à dire des groupes comprenant un grand nombre individus grégaires.

D’une part, le groupe permet des emboîtements de fictions modifiées, adaptées, reprises par l’un ou l’autre des membres, à la manière des scenarii des jeux d’enfants,

« Et si, une fée … avait transformé cette citrouille en carrosse … »

« Et si au lieu de manger ces pois maintenant … pourquoi ne pas les … semer, ... »  propose Emma, la Rebelle du néolithique.

  D’autre part, dans le groupe humains néoténiques chacun aime que ses voisins adhérent aux mêmes fictions que lui-même ; à travers cette foi commune chacun se sent confortés, protégé et puissant.
Et plus les humains sont nombreux dans ce groupe, plus ces sensations sont renforcées

Quand, tout de blanc vêtu, le jeune Yuval Noah Harari participait à la cérémonie du Jour du souvenir, il n'était pas seul mais au milieu d’une foule d'autres d’adolescents.
Puis-je ajouter qu’un politicien ne parle pas à la foule d’un meeting politique comme dans une interview donnée à un journaliste dans l'intimité d'un bureau .

- … ?

- Dans la Psychologie des foules, en 1895, Gustave Le Bon observe remarquablement, dès 1895, que « L’individu se trouve altéré par la foule, [et] régresse vers un stade primaire de l’humanité. ».

Auteure de Gustave Le Bon, clés et enjeux de la psychologie des foules, Catherine Rouvier était l’invitée de CNews 03/04/2022 à 19 h 50.
Le rapprochement que fait Catherine Rouvier entre la « foule » et le nombre de téléspectateurs regardant régulièrement une émission est particulièrement pertinent.

- … ?

- Ce "stade primaire de l’humanité" néoténique n'est-il pas le stade de ... l’enfance ?

- Le stade où l’enfant adhère aux contes de fées, aux fictions.

- L’âge de l'humain néoténique où l’enfant, non seulement écoute, mais souhaite et demande à entendre des fictions, des contes de fées !  Oui, Euphrosine.

- Si je comprends bien, Professeur.
Plus les humains néoténiques sont nombreux, plus ils deviennent des enfants et plus ils croient aux fictions.

- C’est exactement cela, Euphrosine.
Plus sont nombreux, plus ils croient aux fictions, et plus ils y adhérent.
Pour compléter, permets-moi de citer de nouveau Yuval Noah Harari :
« Ce ne sont que des histoires inventées par nos ancêtres pour légitimer les normes sociales et les structures politiques (§ Dieu dans 21 leçons pour le XXIe siècle)

- Ce ne sont que des histoires inventées par quelques ancêtres Rebelles. En réussissant à rallier à leurs fictions un grand nombre de disciples infantilisés, ces Rebelles ont pu devenir des Conquérants. Ces fictions ont été récupérées par des Régnants pour légitimer les normes sociales et les structures politiques.

- Excellente adaptation. Félicitations Euphrosine !
Elle pourrait servir de conclusion …

- Merci, Professeur, mais il me semble que vous brûlez d’ajouter quelques autres compléments.

- Que veux-tu, Euphrosine, je reste un enfant qui aime raconter des histoires !

- Nous vous écoutons, Professeur !

Ces fictions peuvent aussi, hélas, être récupérées par des chefs aussi charismatiques que sanguinaires (Gustave Le Bon a également étudié l’émergence de ces chefs, meneurs de foules fanatisées, comme le fut Robespierre)
   Dans Sa Majesté des mouches, ce chef est Jack. William Golding a imaginé une fiction allant, également, jusqu’à des sacrifices humains pour apaiser le « monstre ».

- …

- Remarque, Euphrosine que nous, nous aussi, nous nous laissons entraîner dans la fiction racontée par William Golding, sinon,  la trouverions-nous horrifiante ? Sinon, Sa Majesté des mouches aurait-il eu autant de lecteurs ? Et aurais-tu pu y faire référence ?

- …

- Si Sa Majesté des mouches n’est qu’une fiction, de nombreux exemples réels de l’Histoire illustrent ces régressions sanguinaires, comme le massacre des Huguenots par les Parisiens pendant la Saint-Barthélemy, ou celui des Gardes suisses le 10 août 1792,

... sans oublier la Terreur et Robespierre.

- …

- « Les normes sociales et les structures politiques » sont consolidées, encadrées par des rituels.
    Imposés par les Régnants, ces rites permettent de canaliser, plus ou moins, mais toujours selon leurs intérêts politiques, les excès ou déviations que pourraient provoquer ces croyances.
  
Quand ils consultaient les oracles et autres augures, les Romains et bien d’autres peuples antiques croyaient à l’existence d’un ordre surnaturel. Et dans « ordre surnaturel », il y a « ordre », celui des Régnants.

 

Les pratiques divinatoires utilisées par César et les Romains, avaient été parfaitement codifiés par leurs voisins Étrusques dans plusieurs livres révélés par plusieurs « prophètes », dont Tagès : l'Etrusca disciplina, où tu reconnaîtras « discipline ».

Carte du foie destinée aux divinations par les haruspices étrusques

- …

- Puisque ordre & discipline sont les réels objectifs, Confucius, proposa que les rites se suffisent à eux-mêmes.

Selon le philosophe chinois, aucune fiction particulière n’est nécessaire aux Régnants pour « légitimer les normes sociales et les structures politiques ».
       Dans l’anarchie des Royaumes Combattants de la Chine d’il y a 2 500 ans, Confucius apparaît un Rebelle paradoxal, puisqu’il prêche l’ordre, et les rituels pour le maintenir.
Rebelle, à l’exception d’un court ministère de la justice chez le seigneur de Lu, Confucius fut chassé de partout. Ces disciples n’étaient alors pas suffisamment nombreux pour qu’il devienne un Conquérant.
Ce n’est que bien plus tard, vers le premier siècle avant notre ère que l'empereur Han Wudi compris l'avantage qu'il pouvait retirer du confucianisme.

Dans la Cité interdite qu’il avait fait construire, l’empereur Yongle montrait la déconnexion entre rites et fictions en  allant indifféremment faire ses dévotions au temple taoïste de la Paix impériale, ou au temple bouddhiste,

ce dernier restant le préféré de sa mère, l'impératrice Ma.

 

  Vers

En bref :
Les humains néoténiques croient aux fictions et en sont gourmands.

Plus les humains néoténiques sont nombreux, plus ils deviennent des enfants et plus ils croient aux fictions, et deviennent demandeurs de fictions.

  Vers

- Pour régner et perpétuer leur lignée, les Régnants imposent des règles. Ces règles sont transgressées par les Rebelles.
Certains Rebelles deviennent des Conquérants, de nouveaux territoires/systèmes/techniques/symboles, en termes biologiques ce serait la conquête de nouveaux écosystèmes.
Après l’effervescence des conquêtes, vient la consolidation.
La Rébellion ne peut se faire que contre les Régnants, mais une conquête n’est pérennisée qu’à partir du moment où des Régnants, la récupèrent, la consolident, l’absorbent, la digèrent et la gèrent.

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