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Publié par Jean-Pierre FORESTIER

 - Mais que fais-tu avec tes doigts, Euphrosine ?

- J’ai compté que c’est la neuvième fois, Michel, que vous me dites que nous y reviendrons plus tard ! Pourriez-vous maintenant m’expliquer en quoi vous avez été un Rebelle.

Au déséquilibre blanc-noir de ses sourcils, Michel, le Rebelle, n’était pas mécontent de faire durer son récit.

- Je n’étais pas le seul Rebelle, nous étions plusieurs à avoir été contraints à nous rebeller et à nous sédentariser

- Que vous soyez plusieurs, à travers vos récits, je l’ai bien compris, Michel ? Je sais aussi que vous avez survécu, en résistant à une contrainte. Pourquoi, vous, quelques autres vieillards et les Illuminés, avez-vous été contraints à vous rebeller ?

- Avant d’y arriver, et de déguster la soupe promise, il faut que tu connaisses tout ce qui a permis, plus ou moins directement, le succès de cette rébellion, et en quoi d’être plusieurs y a contribué.

- … ?

- À quelle condition, Euphrosine, les tribus peuvent-elles de continuer d’exister ?

Je présumais que la question de Michel ne portait ni sur la première nécessité biologique d’un succès évolutif énoncé par le Professeur : (sur)vivre, mais vraisemblablement sur le deuxième : se reproduire, j’orientais donc ma réponse vers la sexualité, déjà décrite, celle des Nomades :

- Des fécondations et les naissances strictement ordonnées …

- En te plaçant du côté de l’amour, tu n’es pas très loin, Euphrosine. Je vais t’aider.
Imagine une tribu, d’une centaine d’individus, même deux cents. Depuis des dizaines de milliers d’équinoxe d’automne ils cheminent en suivant un immuable parcours.

- La tribu est parfaitement intégrée à la Nature, Michel, aussi bien pour les fécondations que les lieux d’accouchement. Et pour une parfaite organisation, idéalement, ces accouchements devaient avoir lieu tous les quatre ans.

- « tous les quatre ans » est plus qu’une « parfaite organisation », Euphrosine; il y va de la survie de toute la tribu.
Mais la pérennité de cette tribu est soumise à une autre coercition.
Je ne veux pas te parler d’une catastrophe subite comme celle qui élimina quelques tribus belliqueuses (et que nous ne regrettons pas !)
Que deviendrait une tribu si elle restait isolée ?

- … ?

- Réfléchis un peu, Euphrosine. Tribu isolée. Fécondations ?

Encouragée par deux sourcils en V, le noir interrogeant le blanc ou vice-versa, je donnais la bonne réponse : 

- La diversité du patrimoine génétique de la tribu s’appauvrit. C’est bien cela Michel.
Le Professeur ajouterait que sans cette diversité, comme un couperet, la sanction de l’évolution tomberait, et la tribu disparaîtrait.

- Je dirais que nous connaissions l’impérative nécessité de se « mélanger ». Nous avons déjà abordé cette exigence, je crois, quand tu m’as parlé des Cheyennes. Tu vois, Euphrosine, comme je te l’avais promis, nous y voici !

Me souvenant d’autres livres que le Professeur m’avait fait lire pendant ma préparation, je montrais que je pouvais réfléchir :

- Du côté de l’anthropologie, Claude Lévi-Strauss montra qu'il existe une règle qui oblige à donner mère, sœur ou fille à autrui. »

- « Une règle », oui, Euphrosine, mais « donner », non ! Ce ne sont pas des dons, mais des échanges de femmes qui sont pratiqués !

 

Ces dons, ou … échanges, ont permis à l’ethno-biologiste, Hélène Heyer de remarquer qu’au cours de l’histoire de « notre espèce, ce sont les femmes qui ont le plus bougé. »

… et comme exemple, tu pourrais donner l' échange que tu as toi-même cités.

- … ?

- Celui de l’échange, bancal, de chevaux contre des femmes Blanches ! Je dis bancal, car ce grand malin de Petit-Loup a proposé un échange de femmes contre des chevaux et pas un échange de femmes contre femmes …
      De plus, si j’ai bien compris, Euphrosine, les femmes Blanches volontaires ne se sont pas précipitées au-devant de Petit Loup et de ses amis Cheyennes, la plupart ont été « échangées » contre leur gré.
Chez les Nomades, naguère, les échanges étaient arrangés entre les tribus et, le plus souvent, ils l’étaient sans tenir compte de la volonté, ni même avec le consentement des femmes.

- Des mariages arrangés !

- Ces arrangements, Euphrosine, font également partie intégrante d’un traité d’alliance entre les tribus.

- Ainsi, avant qu’ils ne soient arrangés entre familles, les mariages étaient déjà arrangés entre tribus !
Je connaissais ces règles chez les aristocrates, les bourgeois, les riches laboureurs et tous les Régnants.
Je comprends maintenant qu’elles étaient déjà appliquées chez les tribus de … Nomades !
       Les Régnants ont réinventé la tribu, la tribu sociale. Soucieux de maintenir l’endogamie, les Régnants arrangent les mariages !
En s’opposant à cette règle, c'est-à-dire en choisissant son époux en dehors de son milieu social, ou de sa tribu, la femme devient une Rebelle.

- …

Michel sembla parti dans un de ses songes, était-il las de mes déductions ? la position des sourcils me permis d’opter pour des souvenirs sentimentaux. Je laissais les songes s’estomper pour continuer par un point qui me semblait fondamental :

- Le consentement des femmes, Michel, serait-il un autre volet de la Révolution de l’Amour ? Les Conquérants du Néolithique ont-ils instauré le consentement des femmes ?

- Le consentement, oui, …

Michel ne sortait que maintenant, et doucement, de son songe …

… et même, Euphrosine, laisser la liberté complète du choix à la femme. Comment pourrait-il en être différemment dans une société qui recherche réellement sa pérennité ?

- …

- Il existe une alternative aux échanges de femmes, une alternative qui donne toute liberté à la femme.

- Une alternative ? Laquelle, Michel ?

- Une alternative qui permet ces « mélanges » sans que les échanges de femmes soient définitifs. Il suffit, Euphrosine, que les tribus multiplient la bienveillance de la Nature.

- Multiplient ? quelle bienveillance de la Nature doit être multipliée ?

- Il suffit, Euphrosine, que de nombreuses tribus se regroupent en même temps, en un même lieu, comme … ici.

- En multipliant le nombre de tribus, les possibilités d’échanges de femmes s’en trouvent multipliées, mais ce sont, Michel, toujours des échanges de femmes ! Sans qu’elles soient davantage consentantes !

- Je crois que tu ne m’as pas très bien compris, Euphrosine. La bienveillante Nature a mis à notre disposition une possibilité de diversifier le « patrimoine génétique », pour reprendre ton vocabulaire, … une possibilité beaucoup plus simple et non… définitive.

Le sourcil noir se haussa pour prendre la mesure de ma niaiserie.

- Je ne comprends toujours pas, Michel. De quelle diversification voulez-vous parler ?

- La même diversification que celle des échanges de femmes, sauf que les femmes, si elles le souhaitent, et ce qui est le plus souvent le cas, … les femmes peuvent rester dans leur tribu de naissance, entourées de leurs familles, de leurs amies et amis, et surtout que chacune puisse rester avec son compagnon. N’est-ce pas plus simple, Euphrosine ?

- … ?

- Je crois que tu commences à comprendre les échanges qui sont la raison d’être de ces Grands Rassemblements, Euphrosine.

- Je l’entrevois, mais je vous avoue, Michel, que je rencontre quelques difficultés à m’imaginer la pratique de ces « mélanges ».

- … !

- … ?

- Des difficultés ou des … fantasmes ? Laisse-toi aller, Euphrosine. Cette façon de "diversifier le patrimoine génétique" nous est dictée par la Nature.

- Je veux bien, Michel, que vous vous laissiez guider par la Nature ? …. Mais … comment se passaient-ils ? en pratique ? ces Grands Rassemblements.

- Essaie de les décrire, Euphrosine. Je compléterais.

- Je veux bien essayer.

- Je t'écoute, Euphrosine.

- J’imagine les femmes alignées, ou en troupeaux. Les hommes font leur choix, …

- Je me doutais un peu de ta réaction. Je continue pour toi, Euphrosine. Des hommes grands, au poitrail large et velu. De courtes bagarres, viriles mais correctes. Les femmes retiennent leur souffle. Les vainqueurs prennent chacun une femme sous le bras, ou même, n’est-ce pas, ils la tirent par les cheveux ?
     La femme piaille un peu, pour la forme.
Les « couples » disparaissent pour s’égailler dans les sous-bois !
N’est-ce pas ainsi que tu le vois, Euphrosine ?

- Euh ! Oui. Plus ou moins …

- …

- Euh, non … pas du tout, Michel.

- Oui ? ou non ? plus ou moins ?

- Oui, mes « fantasmes », vous les avez plus ou moins bien imaginés. Ils ne sont que la réminiscence de ma culture bourgeoise ! Elle même calquée sur les clichés du XIXème siècle, à une époque où le Régnant a été le plus ouvertement patriarcal, et la femme la plus infantilisée.
    Non, car même si près de dix mille solstices d’été nous séparent, vous et moi, Michel, c’est extrêmement peu au regard de l’Humanité. Nous sommes pareils à vous. Chez les humains comme pour la plupart des espèces présentes dans la Nature, c’est la femelle qui choisit. « Plus ou moins », je vous l’accorde. « Le choix des femelles est le moteur de l’évolution. » reste vrai ! …
         Mais vous regardez votre soupe, Michel !

- Mais je t’écoute aussi, Euphrosine. Je pense que la soupe sera parfaitement mitonnée quand arrivera le moment où je pourrais tout te révéler.

- Me révéler, contre quoi vous avez été un Rebelle !

- Exactement, Euphrosine, je dois au préalable te raconter les Grands Rassemblements, dans leurs réalités rituelles.

- Je vous écoute, Michel.

Je me répétais pour la n-ième fois que la première qualité d’une Grand reporteur était de savoir écouter, patiemment.

- Toutes les tribus sont déjà arrivées, chacune s’est établie à son habituel lieu de campement. La bière a commencé à être préparée.
Le moment approche où le jour est exactement égal à la nuit. Les rituels commencent. Les tribus se rapprochent du centre religieux du Grand Rassemblement.

- Ce sont parfois des pierres levées, n’est-ce pas, Michel ? Ils indiquent la date des équinoxes et des solstices, comme à Stonehenge.

- Tu sais vraiment beaucoup de choses, Euphrosine.

- J’utilise mes connaissances simplement pour essayer de m’immerger dans votre culture, avec … humilité, Michel.

- Que tu en sois félicitée. Une pierre levée, Euphrosine, n’est-elle pas déjà une évocation de la fécondité ?

- … ? Euh ! Limitée à la participation masculine de la fécondation !

- Cette pierre n’est-elle pas enfoncée dans le sol, Euphrosine ? La terre n’est-elle pas l’origine de toute fécondité ?

- Je n’y avais pas pensé !

- Pour les pierres levées, tu as vu juste, Euphrosine. Elles sont au centre de certains Grands Rassemblements, autrefois ma tribu se joignait à l’un d’eux, c’était dans ma jeunesse, les enfants en étaient tenus éloignés, je n’aperçus ces pierres levées que de loin.
    Ici, le centre sacré est matérialisé par des xoanons.

- … ! Des petites statues en bois ouvragé comme celle d’Artémis-Cybèle d’Éphèse aux bras amovibles, ou celles très simplifiées de Dionysos. Ces xoanons sont à usage votif, voire plus intimes … 

- … ? Nous utilisons aussi des petits xoanons pour les usages que tu viens de décrire, mais ceux dont je veux te parler et qui remplacent ici les pierres levées, sont des arbres ébranchés.

- … ?

Dessin souhaité

- Ce n’est pas un poteau planté dans la terre, c’est par ses racines d’arbre que le xoanon reste en symbiose avec la matrice première.
Nous gardons la naissance de deux grosses branches qui se séparent du tronc un peu plus haut que trois hauteurs d’un homme.
Les plus belles de nos haches, sont utilisées pour ces ébranchages ; après ce rituel, ces haches deviennent sacrées et elles n’auront aucun autre usage. C’est notre façon de les consacrer. Sacrées, elles deviennent des haches d’apparat.
     Grand Rassemblement après Grand Rassemblement, l’arbre est retaillé. Taille après taille la jonction des deux branches épargnées gonflent au-dessus du tronc de l’arbre, et nos haches de plus en plus sacrées.

- Ces deux branches forment une sorte de tête, une forme de T, comme à Göbekli Tepe.
L’ensemble tronc et tête représenterait un humain, ou un divinité.

- C’est également ce que je croyais, mais mon épouse y voyait davantage de symboles.

- Lesquels, Michel ? Je suis curieuse de connaître un avis féminin.

- Pourquoi, Euphrosine, les Grands Rassemblements ont-ils été créés ?

- Pour diversifier le patrimoine génétique !

- Pour "diversifier le patrimoine génétique" il faut se « mélanger » ! Pour mon épouse, Emma …, le croisement, entre la partie levée fécondante et la partie supérieure réceptrice, représenterait ce mélange, la fécondation, plus exactement l’acte sexuel de fécondation lui-même.

- Une sorte de croix ? En effet, Michel, bien avant qu’elles ne deviennent la marque du Christianisme, les croix étaient des talismans destinés à apporter la fécondité aux femmes. Les Berbères portaient ces croix en pendentifs, et en portent certainement encore. Parfois ce sont des croix chrétiennes dont le symbole est simplement réinterprété !

 

… Si je continue votre interprétation, Michel, ou plutôt celui de votre épouse, plus tard, les colonnes qui supporteront le toit des temples, sont des phallus et les chapiteaux, des vulves. Il est vrai que les entrelacs de feuilles d’acanthe des chapiteaux, désignés comme « corinthiens », permettent une évocation, presque réaliste, de vulves et de petites lèvres.
La marguerite ajoutée par certains sculpteurs me laisse perplexe ! De même que sa position supérieure, presque en-dehors de la vulve-chapiteau.

- Pour la marguerite « en-dehors », Euphrosine, sa présence pourrait bien être une allusion à l’amour « autrement » ?

- « L’amour autrement » ?

- Ne t’en ai-je pas déjà parlé ? Non ? Tu me le rappelleras si j’oublie.
Revenons à la symbolique de la procréation.
D’un côté, nous avons une pierre levée, enfoncée dans la terre fécondante ; la terre-vulve est dessous.
Maintenant, si je conjugue la symbolique suggérée par mon épouse avec la tienne.
D’une part la jonction des deux branches gonflées au-dessus du tronc de l’arbre, et d’autre part, le chapiteau surmontant une colonne ;
la vulve devient aérienne et se place symboliquement vers le plus éthéré de la Nature et, avec elle, la femme se rapproche du divin.
     La fécondation et l’enfantement ne sont-ils pas ce que la Nature a conçu de plus mystérieux ?

- Certainement, Michel !

- …

Je ne pouvais que m’incliner devant la finesse de cette interprétation, mais l’effort pour y parvenir sembla avoir épuisé le brillant anthropologue du Néolithique.
En m’inspirant des T de Göbekli Tepe, je demandais :

- Vos … xoanons sont-ils gravés ?

- … ?

- Je vous demande, Michel, si des gravures représentent des animaux, des serpents, des renards, des sangliers, des vautours ?

- Les animaux que tu cites, Euphrosine, sont tous gravés sur nos xoanons.
Même le vautour.
Celui que je préfère est le cerf.

- … ?

Le cerf ! pourtant à l’émotion à prononcer "vautour", je pensais que cet antipathique oiseau était le préféré de Michel.

- Nous voyons dans le cerf une protection, une harmonie, et aussi …

- Et aussi ?

- Un conducteur des âmes des morts … vers une douce quiétude.

En finissant sa phrase, sans que j’en comprenne le sens, Michel regarda avec émotion vers la banquette.

- …

- Ces gravures sont pratiquées sur des arbres ébranchés, et doivent être rafraîchies de quatre en quatre ans.

- Pourrais-je voir ces xoanons ?

- Ils sont dans l’enceinte sacrée, en dehors des Grands Rassemblements, nul n’est autorisé à y pénétrer. De plus, Euphrosine, la Nature reprend ses droits et recouvre rapidement les xoanons de feuillages protecteurs. Si un impie venait à les approcher, il ne verrait qu’une masse verte tremblante au vent.
        Bruissements de feuillage que certains, ou certaines, savent interpréter.

- ... ?

- C’est Emma qui en les écoutant avait anticipé ta venue, Euphrosine. Selon les frémissements des feuilles, une femme du futur viendrait me faire témoigner de tous ces événements extraordinaires auxquels nous avons assisté et, en partie, participé.
Je décline de jour en jour et je craignais de mourir avant que tu ne viennes me rencontrer.

- … !

Voici pourquoi Michel n’avait pas été vraiment surpris de ma visite.
Ainsi Emma était un peu chamane, un peu devineresse !
Je préférais n’ajouter aucun commentaire.

- Mais revenons aux rituels. N’est-ce pas Euphrosine ?

- Avec plaisir, Michel ?

- C’est le premier jour, les tribus restent séparées les unes des autres.
À chaque brassée de plantes odorantes jetée dans le feu central ; chaque tribu signe son identité par des fumées différentes.
Selon le rituel, tous, tous ensemble, nous chantons. Nous récitons plus que nous chantons !

- Que récitez-vous ?

- En vérité, c’est assez difficile à décrire, Euphrosine ! Chaque tribu, à son tour, chante un récit, l’histoire de son héros, dans un langage ancien, peuplé de nombreuses onomatopées.

- Cela ressemble à ce que certains, Michel, appelleront l’expression collective des mythes !

- … ? Tous, ensemble, sur un ton monotone, nous reprenons syllabe après syllabe. Même quand c’est le tour de ma tribu, bien que je connaisse le sens général, je ne comprends qu’un mot de temps en temps. 
C’est le rythme, ce rythme égal et lent qui doucement nous pénètre. Bientôt nous récitons-chantons instinctivement, en piétinant en cadence, parfois en se déhanchant. 

- … ! Je crois connaître Michel, l’utilité de ces rituels. Ils ont été décrits par des savants de mon époque.

- Leur opinion m’intéresse, Euphrosine, Peux-tu me m’en dire plus ?

- Au sein d’une tribu tout le monde se connaît. Mais dans un grand rassemblement comme le vôtre, la plupart des participants sont des étrangers les uns pour les autres. À peine se souviennent-ils qu’ils se sont croisés quatre ans auparavant.
 Les rituels permettent que ces rencontres se fassent sans heurts.
Par ces rituels, tous, tous les membres de toutes les tribus, deviennent unis dans une même communauté.
Absorbés par ce rituel, tous, femmes et hommes ne font plus qu’un seul peuple, qui suit les mêmes règles sociales. Par ces rituels, chacun devient confiant envers son voisin.
S’il existait des contentieux entre certaines tribus, les rituels les éclipsent.
La sociabilité des humains est une des clés de son succès évolutif, les rituels en sont la forme.

- C’est certainement cela ! Ajoute, si tu veux bien, Euphrosine, que le rythme de ces piétinements anticipe la phase ultime des Grands Rassemblements.

- … ?

- C’est l’interprétation qu’en faisait de mon épouse, je t’en parlerais plus tard, quand le moment sera venu.

Je retenus un sourire à l’annonce de ce n-ième « plus tard » !

Si les rituels sont ces chants scandés, ils prennent aussi la forme d’une corne remplie de bière. Nous la levons tous et la buvons ensemble, entre chaque apologie des héros légendaires des tribus.

- Si je me souviens bien, Michel, plus d’une dizaine de tribus sont rassemblées ! Cela fait beaucoup de cornes de bière !

- Parfois presque une vingtaine, Euphrosine, … Les cornes de bière n’ont qu’une faible contenance mais elles nous amènent progressivement vers la même élévation spirituelle !

- Ce que certains qualifieraient d’ébriété collective !

- … ? Ainsi finit le premier jour ? Euphrosine.

- C’est le deuxième jour que vous vous … « mélangez ».

- Oui, Euphrosine, mais pas immédiatement, au moins pas au sens où tu le sous-entends !

- … ?

- Le deuxième jour est semblablement dédié aux chants et aux fumées odorantes. Mais les tribus ne sont plus séparées. Selon le rituel, chacun doit veiller à n’être entouré que de femmes et d’hommes appartenant à d’autres tribus. Et après chaque chant-récit, et chaque corne de bière, les voisins doivent changer.
Comme tu l’as fort bien expliqué, liés ensemble par le rituel, ces voisins inconnus deviennent aimables. Ce qui permet déjà d’amorcer quelques premiers rapprochements.

- Que la boisson « d’élévation spirituelle » doit largement faciliter !

Les nombreuses « élévations spirituelles » semblent n’être que la seule « épreuve » des Grands Rassemblements de Michel.
Dans d’autres cultures, en d’autres lieux, les hommes comme les femmes devaient gagner une île à la nage.
Chez les Basques, il leur fallait descendre, et remonter, la haute falaise argileuse de la Côte des Basques, vêtus simplement (et seulement) d'une mandille, cette veste de toile grossière. C’est au moins ce que laisse comprendre différents témoignages, dont celui du conseiller Pierre de Rosteguy de Lancre, envoyé en Labourd pour purger le pays de ces sorciers et sorcières.

- C’est au troisième jour, Euphrosine, que commencent les « vrais » mélanges.

- Les mélanges qui diversifient le patrimoine génétique … Les Grands Mélanges commencent-ils à ce moment ?

- Au préalable, Euphrosine, c’est dans le religieux et le sacré que tu dois te replacer.

- … ?

- Dans les échanges de femmes proposés par Petit Loup à Ulysses, ne m’as-tu pas rapporté des préparations rituelles, y compris pour les femmes, de s’accroupir pour se parfumer ?
La fécondation, n’est-elle pas la révélation de ce que la Nature a de plus mystérieux, et de plus sacré ?
Tu te souviens, Euphrosine, que dans le grand feu qui éclaire la nuit au milieu des tribus rassemblées, chacune jette une brassée d’herbes parfumées.

J’approuvais du regard.

Leurs fumées montent vers le ciel ! Ces fumées odorantes nous relient tous, collectivement au plus éthéré de la Nature !
Le troisième jour, par des fumées, dans son intimité, chaque femme se laisse imprégner.
La femme n’est-elle pas dépositaire du plus secret et du plus sacré de la Nature ? N’est-ce pas ce que suggère la partie supérieure des xoanons, placée « du côté de la partie la plus éthérée de la Nature… ». Comment les appelle-tu déjà ?

- Les chapiteaux. Mais, à mon avis, Michel, s’accroupir ainsi, baignée par les fumées, c’est aussi faire preuve d’une bonne hygiène. Les Égyptiennes procédaient régulièrement ainsi …

- Chacun, Euphrosine, a sa propre représentation des mystères et de la puissance de la Nature !

- Une fois la femme sacralisée par les fumées, j’imagine que les « mélanges » peuvent commencer !

- Ils commencent par des rituels spécifiques.

- … ?

- … des rituels amoureux, Euphrosine. Veux-tu que je te les décrive ? tu conviendras ensuite de combien la réalité est éloignée de tes fantasmes !

- Je vous écoute, Michel.

- Ce sont d’abord quelques gestes de séduction, plus ou moins innocents, plus ou moins inconscients. Plus que des gestes, ce sont des attitudes guidées directement par la Nature, et aidées par les élévations spirituelles.

- Celles des cornes de bière !

- Faire tinter sa corne, avant d’en boire son contenu, fait partie intégrante des rituels.
     Selon de mystérieux flux et reflux, une femme est proche d’un homme, puis d’un autre.

Ce même rituel ne se retrouvait-il pas dans les bals mondains ? Il ne manque que le carnet où chaque danseur et danseuse écrivait soigneusement le nom de chaque cavalier ou cavalière, qui selon la bienséance devait être différent à chaque danse.
Si les verres en cristal remplacent les cornes, les boissons alcoolisées ne participent-elles pas de détendre l’ambiance de ces bals ? et faciliter les rapprochements !

… Les flux s’inversent et se multiplient au gré des cornes de bière. 
Quel que soit les flux et reflux, il arrive toujours un moment où une trêve s’installe : les femmes se retrouvent alors entre-elles. Une corne de bière à la main, elles échangent brièvement leurs impressions, et promptement se partagent les hommes qui sont dans leur périmètre. Leurs choix sont rarement celui que les hommes auraient fait ! Les hommes s’en accommodent très bien ; depuis toujours.
Les critères féminins de choix sont aussi mystérieux que … variés … ; c’est une autre histoire, que j’aurais l’occasion d’illustrer.

- Cette variété permet la diversité des populations humaines. Je suis prêt à écouter votre « autre histoire ».

Au ton de Michel, j’avais pensé qu’une illustration personnelle était imminente, et bien non, ce sera pour :

- Plus tard, je te le promets, Euphrosine. Je continue d'abord à te décrire le rituel des Grands Rassemblements :
La femme prend la main de l’heureux élu du jour et l’entraîne …

- Au-dessus du ciel. J’ai bien compris, Michel.
Vos jeux de séduction sont tellement classiques qu’ils n’incitent guère à l’éveil de fantasmes, … sauf, bien entendu, celui de renouveler ces jeux, tous les jours, avec un nouveau partenaire !

- Tous les soirs, et pendant quatre lunes. Euphrosine. En tenant évidemment compte des impératifs du cycle féminin.
Ce renouvellement des partenaires fait partie des rites.

- … qui permettent der diversifier le patrimoine génétique, n’est-ce pas le but recherché ?

- Il faut en ajouter un autre, Euphrosine. Pendant quatre ans, la seule possibilité pour les couples était de faire l’amour : « autrement », …

- … ?

- Pendant les Grands Rassemblements, la sexualité acquiert une dimension sacrée.
Pour satisfaire la Nature, au plus élevé du rituel vers le plus éthéré du ciel, la fécondation doit être un plaisir, une volupté et une réciprocité.

- Je suis heureuse de vous entendre parler de réciprocité !

- Ce mystérieux plaisir, Euphrosine, est la fois la sublime signature du plus merveilleux de la Nature, et la plus élevée des offrandes qui puissent lui être faites. Au paroxysme du plaisir, nous devenons les égaux des dieux !

- Avec le culte de Cybèle, ces « offrandes » par le plaisir resteront, chez vous sublimes et sacrées. En Mésopotamie, elles accompagneront le culte d’Ishtar et en Égypte, celui d’Hathor

- Que Cybèle, Ishtar et Hathor soient glorifiées ! même si je ne les connais pas.
Au sublime du plaisir, mon épouse voyait davantage qu’une offrande, mais également, comme dirais-je : une « préparation » envoyée par la Nature

- … ?

- Pour Emma, disais-je, le plaisir féminin prépare le corps de la femme, à l’accouchement

- … ?

- La cadence des piétinements pendant les rituels des premiers jours en sont la première amorce.
Ensuite, le plaisir s’associe à des mouvements de son ventre et de tout son corps.
Au paroxysme, les ahanements deviennent ceux qui rythmeront les contractions précédant l’accouchement.
Emma avait même une expression que je te livre : « Jouis bien, tu enfanteras bien »

- Si les « rapprochements » perdurent à mon époque, ils ont hélas perdu leur caractère sacré. Une communion dans l’orgasme ne fait plus de nous des égaux des dieux. Il reste un plaisir, mais il est le plus souvent réduit à une simple performance sexuelle ; dont l’échec répété peut être ressenti comme une infériorité.
Quant à la liaison entre la jouissance et la facilitation de l’accouchement, certains biochimistes modernes, comme Marcel Hibert, y voient le rôle d’une « hormone de l’amour », l’ocytocine, mais votre épouse en savait certainement encore davantage.

J’avais déjà cité cet ouvrage, d’un mouvement de tête un peu désabusé, j’encourageais Michel à continuer.

- Une fois chacun réuni de nouveau à sa tribu, les deux époux peuvent, après les Grands Rassemblements, avoir des relations « naturelles » pendant trois ou quatre lunes, parfois plus.

Quelles pouvaient être ces « relations naturelles » ? Je commençais à en avoir une idée. Elles feront partie des nombreuses questions que j’aurais à poser.

Certains disent que c’est pour alimenter le futur bébé, mais Emma n’y croit pas.

- En effet, que dit-elle, euh, pardon, … que disait votre épouse ?

- Que cette recherche du plaisir partagé, entre époux, est une poursuite de la préparation du futur accouchement, ainsi qu’à lier le couple pour assurer la survie du futur bébé … même si ensuite ces liens devront être renforcés « autrement »

« autrement » semblait s’opposer à « naturelle ». En attendant d’en savoir plus ; je répondis seulement par :

- Évidemment !
Et quelle considération votre épouse avait-elle de la jouissance masculine ?

- Je lui ai aussi posé cette question ! Selon Emma, fine observatrice, dans l’amour en couple, la plus grande jouissance que ressent un homme, ou au moins la plupart d’entre eux, est la fierté.

- La fierté ?

- Oui, Euphrosine, la grande fierté à avoir réussi à faire jouir sa partenaire. Fierté, plaisir, par cette jouissance qu’il a provoquée, il sait, inconsciemment qu’il a ainsi facilité le futur accouchement. Espère-t-il ainsi que sa descendance soit assurée ?

- Multiplier les copies de son ADN n’est-il pas objectif fondamental de tout être vivant ? L’Évolution aurait ainsi sélectionné les hommes qui sont fiers d’avoir fait jouir leur partenaire !  

- Probablement, Euphrosine. Emma jugeait cette fierté comme déterminante pour le couple et, par extension, pour la tribu.
Je reviens aux Grands Rassemblements.
Pour la femme, le rituel a commencé par ces fumigations sacrées. Une fois fécondée, elle commence à vivre une religion intérieure, dont l’aboutissement est la création, dans la douleur cette fois, d’un nouvel être humain.
La femme créatrice de la vie devient l’égale des esprits les plus mystérieux de la Nature.

- La femme déifiée ! avec le temps, elle s’est évaporée !

- Ce moment marque aussi le début de notre année.
Le futur enfant commence son existence dans l’obscurité du ventre de sa mère quand parallèlement, nous, les humains, entrons dans la période sombre de l’équinoxe d’automne.

Je répétais seulement :

- La femme déifiée ! avec le temps, elle s’est évaporée !

Puis nous partîmes tous les deux dans de mystérieux songes.
Dans les dédales de miens, j’associais confusément certaines émotions de Michel, avec la soupe et la femme déifiée. La question que je posais était-elle le prolongement de ces associations de mon subconscient ?   

 

- Si vous le voulez bien, Michel, revenons aux Grand Rassemblements, plus d’un millier de personnes étaient rassemblées, il fallait les nourrir ! …

- Bien entendu, Euphrosine !

- Les femmes préparaient les soupes. Déjà les femmes aux fourneaux !

Pourquoi avais-je lancé cette exclamation ? étais-je, plus que je le croyais, influencée par un certain féminisme agressif de mon époque ?

- Encore un de tes a priori. Tu les multiplies, Euphrosine ! Je t’accorde que la soupe est importante, mais elle n’est pas sacrée …

- « La femme, maîtresse du mystère de la fécondité, l’est également dans l’art du brassage de la bière », je n’ai pas oublié, Michel.

- Si la préparation de la bière est sacrée, la soupe, Euphrosine, est seulement un art. Ceux qui le maîtrisent le mieux la prépare, qu’ils soient femmes ou hommes. Pendant les Grands Rassemblements, il y a même une émulation entre les meilleurs cuisiniers, chacun a son secret, comme moi pour cette soupe que je te ferais bientôt déguster.
Il est vrai, je te l’accorde, que ce sont surtout des femmes qui sont en compétition, mais également certains jeunes hommes. Ils peuvent être de piètres chasseurs aux épaules étroites et au torse glabre, … qui retrouvent un certain prestige avec leur soupe. Le fumet de celle-ci a parfois le pouvoir d’attirer de loin une certaine … gente féminine !  

En effet, Michel avait des épaules étroites, quant à son torse, je n’en apercevais pas la villosité !

- … ! Ne serait-ce pas, Michel, votre propre expérience que vous décrivez ?

- Comment l’as-tu deviné, Euphrosine ?

- À votre émotion, Michel ! À votre émotion à parler d’une « certaine gente féminine » …
Déjà, au début de l’interview, parler de votre soupe vous avait rendu rêveur. Vous n’aviez pas soupiré, mais presque.

- Tu me vois, Euphrosine, comme un fondateur de la Sédentarisation ? Tu me vois comme un Rebelle. Je crois qu’il est tant que je te parle davantage d’Emma. Alors, commençons.

Allais-je, enfin connaître l’« autre histoire » ? Mon subconscient ne m’avait-il pas trompé ?

... C’est guidée par le fumet de ma soupe que s’approcha de ma marmite, celle qui allait devenir mon épouse.
Emazte matxinoa-Emma s’approcha. En vérité, même dans le flou de la multitude, j’avais déjà remarqué la grâce de ses mouvements. Mais elle ne fit que s’approcher. Comme si elle hésitait, sa soupe elle alla la consommer plus loin, puisée dans une autre marmite.

- … !

- En buvant cette soupe, au-dessus de son bol en bois, son regard était sur moi. Faussement cachée par le récipient, elle m’observait. Cette soupe, elle mit longtemps à la boire, comme si elle voulait faire durer ce moment. À chaque fois que je la regardais, nos yeux se croisaient…J’étais ébloui …
 Mais, tu … Mais tu souris, Euphrosine.

- Évidemment que je souris,

- Je ne vois pas où il y a matière à sourire, Euphrosine !

- Je n’ai pas voulu vous offusquer, Michel.

- …

Le sourcil blanc s’était tellement rapproché du noir que je crus à l’imminence d’une échauffourée, grise ! Je repris de ma voix la plus suave :

- Je présume, Michel, que le lendemain, c’est à votre propre marmite qu’elle est venue boire. Elle a peu parlé. Elle est restée peu de temps et vous a à peine regardé. Vous en étiez un peu déçu, frustré, mais en partant, après quelques enjambées, ou plutôt juste avant d’être absorbée par la foule, elle s’est retournée et vous a lancé un regard appuyé, qui vous a divinement réconforté.
Et le jour suivant, elle est revenue.

- Tout à fait juste, Euphrosine, comment as-tu deviné ?

- Voyons, Michel, c’est la parade amoureuse utilisée depuis toujours par la gent féminine : tourner autour de l’homme qu’elle a choisi ….
« Le jour suivant » c’est le moment où la femme s’attend à ce que l’homme commence à lui parler.

- C’est bien ce que j’ai fait, Euphrosine, timidement, car elle était resplendissante ... son allure solaire ... ses cheveux captant le moindre reflet de lumière ... ses yeux gris vert doré, depuis le centre vers la périphérie … son regard brillant d’intelligence … et … et moi, ... la soupe dont j’étais si fier m’est apparue ... dérisoire.

Je m’apprêtais à faire remarquer à Michel que s’il avait été ébloui par le regard d’Emma, celle-ci dû l’être davantage par le clair irisé des yeux de l’expert en soupe. Je m’abstins de cette remarque qui aurait pu être considérée comme un peu trop personnelle.

- N’est-ce pas la femme qui choisit, Michel ?
N’avez-vous pas dit que « Les critères féminins de choix ne sont-ils pas aussi mystérieux que variés », c'est l'exemple que vous vouliez me donner.
Et vous vous êtes épousés !

- Emma n’était, évidemment, pas de la même tribu que moi. Pour que nous formions un couple, il fallait procéder à un échange de femmes.

- Un échange consenti ! Vous y avez fait allusion quand nous avons parlé des mariage arrangés.

- Même un échange consenti doit être négocié.
Son frère, un peu rugueux de tempérament, s’en chargea avec un de mes cousins (nous sommes tous plus ou moins cousins dans une tribu !). Nous avons eu beaucoup de chance car une de mes « cousines » était, comment dirais-je, tomber en amour pour le frère de ma promise, et avait partagé avec lui tout le Grand Rassemblement, alors que le rituel ….

- … pour l’enrichissement du patrimoine génétique, Michel, la règle est la multiplication des partenaires.
Donc la négociation se présentait très bien pour vous, ce n’était qu’un simple échange bilatéral entre deux tribus.

- Même si l’issue en est connue à l’avance, une négociation d’une telle importance, se doit d’être longue et … rythmée par le tintement de nombreuses cornes de bières. Celles-ci participèrent à adoucir sensiblement la rugosité de mon futur beau-frère.
À la première corne, s’échangèrent de la viande séchée contre du poisson séché. Banalités.

Avec les cornes de bière suivantes, des pointes de flèches changèrent de mains. Je dois avouer que les nôtres étaient de moindre facture ; il fallut que nous en donnions davantage que nous en recevions.

Je percevais dans l’évaluation des marchandises les prémisses du commerce et de la confiance réciproque qu’il requiert.

- …

- Le nombre de cornes de bière prit son envol pour la négociation suivante, la plus conséquente, l’échange …

- Celle des femmes !

- L’échange des deux femmes était d’évidence, Euphrosine. L’échange capital est celui des haches de pierre.

- Celles qui sont utilisées pour mettre en forme et graver les xoanons ?

- Absolument pas ! Ne t’ai-je pas dit, Euphrosine, que ces haches étaient consacrées, elles ne peuvent plus être échangées !

Un peu confuse de cette « erreur », Je voulu montrer à Michel que j’avais quelques connaissances en haches préhistoriques :

- Des haches de pierre polie ?

- Celles échangées n’étaient qu’en pierre taillée. Il est vrai que depuis que nous sommes des Sédentaires, nous faisons des essais de polissage, mais quand mon épouse m’a rejoint … Mais comment, Euphrosine, as-tu deviné nos projets de hache de pierre polie ?

- Je ne peux que vous y encourager, Michel. La hache en pierre polie deviendra un des chefs-d’œuvre du Néolithique.

- Je te remercie de tes encouragements, Ichar tse’irah chèrasetah, mais qui sais tellement de chose.

- Certains savants, Michel, voient dans ces haches une forme humaine, une symbolique.

- La recherche de la perfection que nous apportons au façonnage de ces haches traduit, en effet, Euphrosine, la forme de quelque chose qui est à la fois en nous et supérieur à nous.

- Votre âme ?

- … ?

- Ce n’est pas contre le rituel de l’échange des femmes que vous avez été un Rebelle, Michel, et Emma a rejoint votre tribu.

- …

- …

- Emma a rejoint ma tribu, pour notre grand bonheur, un bonheur qui a duré plusieurs dizaines d’années. 

- …

- Tu as raison, Euphrosine, je parle. Je radote même peut être un peu. Je suis très vieux, tu sais. Pour respecter l’ordre des Nomades, je devrais être mort depuis longtemps. Mais il me semble que tu parles aussi et que tu connais déjà beaucoup de choses.

- Je parles mais surtout, je vous écoute, Michel.

- Tu veux savoir, Euphrosine, si j'ai été un Rebelle !  Je vais te le dire, bientôt, quand nous dégusterons la soupe !

- …

- J’ai déjà commencé à répondre en te plaçant dans les Grands Rassemblements. Pour mieux comprendre ma rébellion, Euphrosine, il faut que tu t’imprègnes, que tu te fondes dans le mode de vie des Nomades… et ses contraintes.

- J’y consens avec plaisir, Michel. La synchronisation des fécondations et des naissances, les "quatre années", … nous en avons déjà longuement parlé. Mais j’ai bien compris que ce sont d’autres contraintes qui ont fait de vous un Rebelle.

- Et plusieurs autres Rebelles avec moi, Euphrosine.

- Des vieux et des … Illuminés !!!

- Ne soupire pas d’impatience, Euphrosine. Pourquoi suis-je un Rebelle ? Souviens-toi de ma chienne.

- Vous l’avez pris dans vos bras …, elle était vieille.

- Oui ; continue, Euphrosine

- Elle ne pouvait plus marcher. … marcher ! Je crois, Michel, avoir compris ! La contrainte absolue des tribus nomades est de marcher. Marcher pour continuer de faire partie de la tribu. Marcher pour que la tribu continue d’exister dans l’ordre absolu de la Nature, marcher que l’on soit un chien ou un …

- Tu peux le dire, Euphrosine.

- … un chien ou un humain !

- C’est bien, Euphrosine, tu commences à penser comme une Nomade. Tu commences à t’affranchir de toute la culture de ton époque, de ta culture de Sédentaire plusieurs fois millénaire.

- Les nomades se déplacent.

- Sinon ils ne seraient pas nomades ! Continue, Euphrosine

- Dans une tribu de nomades tous les membres de cette tribu doivent se déplacer, ensemble, à la même vitesse, en portant avec eux l’équipement nécessaire et minimum, en marchant, à pied.
Pour ces Nomades avec lesquels j’essaie de m’identifier, il n’y avait ni urus, ni âne, ni cheval,  ni fourgonnette qui pouvaient les aider à se déplacer.

- Nos chiens nous aident, mais ils ne portent, ou ne tirent, que de faibles charges, même les plus robustes ne peuvent pas porter un humain. Parfois un jeune enfant chevauche un chien, mais c’est plus pour jouer que pour un transport sur de longues distances.
Je ne connais ni l’âne, ni le cheval, ni la fourgonnette. Si je te comprends bien, nous aurons encore beaucoup animaux à domestiquer dans le futur !

Inutile d’expliquer à Michel, que la fourgonnette n’est pas un animal !

- La marche des Nomades ne doit pas être ralentie…

- C’est un impératif de survie. Tous les membres de la tribu nomade doivent marcher, même ceux qui commencent à être vieux, comme mon épouse et moi. Commences-tu à comprendre, Euphrosine.

- J’ai peur de comprendre, Michel. Comme votre chienne, n’est-ce pas ?

- Pour la survie d’une tribu nomade, Euphrosine, quand les vieux ne peuvent plus marcher, ils sont abandonnés.

- … !

- La règle est de les abandonner dans le dernier campement où la tribu s’est arrêtée.

- … !

- Ils bénéficient d’une brève cérémonie.
Les paroles énoncées sont semblables à celles du chasseur qui implore le pardon du gibier qu’il vient de tuer, argumentant que c’est pour nourrir sa famille.

- Pouvez-vous me donner un exemple de ces paroles ?

- « Vieillard, pardonne-nous. Tes forces t’abandonnent. Nous t’avons aimé, mais maintenant tu ne nous appartiens plus. Tu viens de la Nature, nous te rendons à la Nature. »

- Les Nomades abandonnent les vieux en argumentant qu’ils retarderaient la marche de la tribu ! Abandonnés, ils permettent la survie de la tribu, C'est bien cela, Michel ?

Certains feraient certainement le parallèle avec les parents « abandonnés » dans des hospices ou des EHPAD (établissements d'hébergement pour personnes âgées dépendantes), mais ce n’était pas le propos de mon interview …

-  Exactement, Quelques herbes parfumées sont brûlées, si la saison le permet, quelques fleurs sont placées avec émotion, aux pieds de l’Abandonné.

- Un adieu émouvant ! Mais que devient l’Abandonné ?

- Il devient la proie des vautours … et toutes sortes de charognards.

- … !

- Je vois que tu es choquée, Euphrosine !

- Évidemment, Michel

Par contre, Michel semblait, de nouveau,ne montrer aucune aversion particulière pour ces oiseaux charognards

- Il faut que tu comprennes, Euphrosine, je répète encore que cet abandon fait partie de l’ordre de la Nature. L’Abandon est impératif à la survie de la tribu. Dans la nature, un groupe d’humain peut survivre, pas un individu isolé.
Si une tribu abandonne un des siens, Euphrosine ; c’est par obligation, pas par idéologie.
Cent ou deux cents personnes vivent dans une tribu. Tous se connaissent. Chaque membre d’une tribu est apprécié, voire aimé par les autres.
La difficulté à marcher qui frappe un père, une tante, un ami très cher peut n’être qu’une fatigue passagère. De solides gaillards peuvent l'aider, le soutenir, le traîner couché sur des branchages, et même le porter … un certain temps ...

- Comme vous, et votre épouse, avez fait pour votre chien …

- L’Operator qui marche derrière la longue file des marcheurs… est d’abord là pour cela, signaler celui qui doit être aidé. Mais si cette lenteur persiste …

- L’abandon est-elle la seule sanction ?

- Dans ma tribu et beaucoup d’autres, oui, Euphrosine. Dans certaines tribus, la séparation peut être plus expéditive. Elle peut éviter à l’Abandonné la souffrance, c’est déjà mort qu’il devient les délices de charognards

- Vous voulez dire que …

- Oui, Euphrosine. Ils sont tués avant d’être abandonnés.
Abandonné, ou tué avant d’être abandonné, est la règle chez les Nomades, des savants de ton époque ne l’ont-ils pas raconté ?

- Euh, oui, Michel, mais ce sont des pratiques que nous préférons oublier.
Des commentateurs anciens, des Grecs et des Romains, en décrivent quelques cas. Leur objectif était politique, il s’agissait d’affirmer, plus exactement de confirmer, la supériorité de leur système social sur ceux qui avaient ses pratiques.

- Que disent tes anciens ?

- Je commencerais par Hérodote.

- … ?

- Bien que Cicéron l’ait surnommé « le père de l’histoire », selon les critères de mon époque, Hérodote serait davantage le « grand reporter » de l’Antiquité.

- Un confrère à toi.

- La comparaison est flatteuse, merci, Michel.
Les nombreux voyages d’Hérodote ont pu le conduire à visiter votre village.

- Je ne me souviens pas de cet Hérodote.

- Ce sera bien après vous, et bien avant moi.
Selon Hérodote, les Massagètes, un peuple nomade …

- Ce nom ne m’est pas inconnu, Euphrosine, ces Massagètes sont peut-être venus à nos Grands Rassemblements. Certaines tribus viennent de très loin. J’ai la faiblesse de penser que c’est pour la qualité de …

- … de vos soupes. N’est-ce pas Michel ?

- Tu es très aimable, Euphrosine, mais je pensais à la qualité de notre bière, ou à la robustesse de nos femmes.

- … ! Selon Hérodote, les Massagètes « ne prescrivent point de bornes à la vie ; mais lorsqu'un homme est cassé de vieillesse, ses parents s'assemblent et l'immolent avec du bétail. »

- Voilà bien un exemple de mort expéditive, Euphrosine !

- « Ils en font cuire la chair, et s'en régalent. »

Soleil vert ! Le texte d’Hérodote me plongea dans le roman d’Harry Harrison. Pour adoucir leur euthanasie, pendant leurs dernières minutes de vie, les vieillards sont baignés de musiques et par les plus belles images de la nature. Ensuite de leur cadavre sont extraits des aliments protéinés, destinés aux humains, et vendus sous le nom de Soleil vert.
En 1973, Soleil vert (Soylent Green) a été adapté au cinéma par Richard Fleischer,

- Chaque tribu a son rituel ! Ce que nous faisons pour les chiens, nous, nous ne le faisons pas pour les humains. Continue, Euphrosine.

- « Ce genre de mort passe chez ces peuples pour le plus heureux. » ajoute étonnamment Hérodote !

- N’en soit pas surprise, Euphrosine. Le bonheur qui perdure passe par la cohésion sociale. Être heureux n’est-ce pas l’appartenance absolue à un groupe, jusqu’à la mort et même au-delà ? ton collègue Hérodote l’avait bien compris.
En devenant un régal pour ses frères et sœurs nomades, cet homme cassé de vieillesse ne fait que resté intégré à sa tribu et à la Nature.
Plus que résigné, heureux est le vieux nomade mangé, mangé ou abandonné.

« Souviens-toi qu’un pouvoir invincible t’ordonne de mourir », j’hésitais à citer ce passage des Vers Dorés de Pythagore ; mais déjà le sourcil noir se haussa et Michel changea de ton

… Heureux ? à l’exception de quelques-uns ... nous sommes ici pour en parler ! Je présume que tu pourrais multiplier les exemples d’élimination des vieillards, tous destinés à la pérennité des tribus nomades. Et certainement tous aussi horrifiants pour les Sédentaires de ton temps. Je t'écoute, Euphrosine.

- Les méthodes d’élimination des vieillards rapportées par d’Hérodote et d’autres auteurs anciens est, en effet, variée, Michel.
Une des méthodes que je voudrais ajoutée est celle des Troglodytes.
 « Ces nomades avaient une méthode bien à eux pour supprimer leurs aînés et faire périr malades et estropiés. Ceux-ci étaient étranglés avec une queue d’urus que l’on passait autour de leur cou et que l’on serrait. Ceux qui s’y refusaient pouvaient être saisis par surprise et immédiatement mis à mort par le premier venu selon ces mêmes modalités. » … étranglés…

Pour compléter les écrits d’Hérodote, le Professeur m’avait conseillé la lecture de l’article de Nadine Bernard, au titre un peu provocateur : « Voyage en terres gérontocides : l’élimination des vieillards comme remède à la vieillesse ? ».

Étranglé ! instinctivement, je regardais vers la lucarne cheminée-entrée. Michel s’en aperçu …

- Oui, Euphrosine, des Chevreaux sont encore là. Après ton exemple des Troglodytes, je crois que tu as compris pourquoi ils te surveillent.

- Il me semble le deviner, Michel. Depuis que vous êtes devenus des Sédentaires, les vieillards, même s’ils rencontrent des difficultés à marcher ne sont pas exécutés. Voyant que je suis une étrangère, bien vivante, peut-être une Nomade, ils me surveillent pour vérifier si je ne suis pas venue pour vous étrangler.

- Il est vrai que tu as, à ton avantage, de ne pas être un fantôme, mais tu portes l’habit de la chasseuse ! C’est ton foulard qui les inquiète ; Euphrosine ! C’est pourquoi je t’ai demandé de le poser, doucement, sur la … banquette.

- J’ai bien compris. De mon côté, je continue de surveiller mes mouvements.

- Sage précaution, Euphrosine.

- Pour compléter la liste des différents modes d’élimination des vieillards, je voudrais citer Yuval Noah Harari.
Dans son livre, Sapiens, ce célèbre professeur d’histoire rapporte une façon de tuer les vieilles femmes en usage chez les Aché, des chasseur-cueilleurs nomades des jungles du Paraguay. 
« Quand une vieille Aché devenait un fardeau pour le reste de la bande, un des jeunes hommes se glissait furtivement derrière elle et la tuait d'un coup de hache dans la tête. »

Si Michel n’avait pas réagi à la description des précédentes manières d’éliminer les vieillards, cette fois, après le mot « vielle », je vis ses deux sourcils accompagner un rictus.
Mais Michel se repris :

- Celle, ou … celui, qui devient un fardeau doit être abandonné, ou exécuté. Pour leur survie, les Nomades doivent procéder ainsi.
Ce n’est pas propre aux humains, tous les animaux qui vivent en groupe, même les lions, abandonnent celui qui ne peut pas suivre. Ces abandonnés deviennent des proies pour les carnassiers ou les charognards. Ainsi est la loi de la Nature.
Tous ceux qui ne peuvent plus marcher, tous ceux qui ne peuvent plus suivre la tribu …

Je laissais Michel quelques instants dans ses souvenirs, puis en Grand Reporteur, je posais fermement LA question :

- Michel, quelle était votre rébellion ?

- C’est très simple, Euphrosine, mais si je suis un Rebelle, c’est malgré moi ! Ma rébellion n’a pas été un choix. C’est contraint que je suis devenu un Rebelle !

- Vous ne pouviez plus marcher, comme votre chienne ? C’est cela, n’est-ce pas ? Racontez-moi !

- Tu l’as bien deviné, Euphrosine, je marchais avec difficultés. Mon épouse se mettait devant moi à la fois pour m’entraîner et pour minimiser l’écart avec les derniers marcheurs qui nous précédaient. Et …

- … Je comprends votre émotion, Michel. Poursuivez … quand vous le pourrez …

- …

- …

Michel ne sortait que maintenant, et doucement, de son songe …

- Cette étape avait été longue, nous devions rejoindre le lieu du Grand Rassemblement. L’Operator au regard lointain commençait à froncer les sourcils quand il me regardait. Tout ce que je devais porter avait été réparti entre des jeunes en pleine santé. Mais, même ainsi allégé, je suis arrivé ici le dernier, le dernier et épuisé.
Ce n’était pas la première fois que j’étais fatigué, mais en surprenant des palabres entre les Operators, Emma compris que je vivais la fin de ma destinée…

- … ?

- …

- Je vous écoute, Miché-sarhad, car vous avez … survécu …

- La tradition voulait que la première tribu arrivée commence à s’occuper de la préparation de la bière. Cette fois et depuis plusieurs Grands Rassemblements, nous étions ces premiers.
La certitude mon abandon par la tribu n’avait pas entamé la volonté, et même l’enthousiasme, de mon épouse à brasser la bière.
Emma s’imposa même à la direction de l’ensemble du brassage.
J’en fus à la fois un peu surpris, et un peu chagrin. Ce n’est que bien plus tard que je compris la raison de sa décision.
Sur le moment je mis son zèle sur le compte d’un dernier orgueil.
De mon côté, ne voulant pas être en reste, je voulus que mes soupes soient des chefs-d’œuvre, et sans modestie, les compliments flatteurs fusaient aussi loin que portaient leurs fumets.

- Je ne vois là que soumission à la règle, Michel, aussi bien pour vous que pour votre épouse. Où est le Rebelle ?

- Patiente, Euphrosine. Les quatre lunes que dure un Grand Rassemblement s’étaient écoulées. Le moment décisif arrivait. Les préparatifs de départ de ma tribu s’achevaient. …

- Vous deviez être abandonné.

- Oui, Euphrosine, ni immolés ni mangés comme chez les Massagètes, pas plus étranglés comme par les Troglodytes. Les vieillards de ma tribu sont simplement abandonnés.

- Aux vautours …

- Abandonné, je devais rester sur le lieu du Grand Rassemblement.
Psalmodiées au milieu des fumées odorantes, l’émotion des excuses rituelles me réchauffèrent le cœur.
Des enfants posèrent à mes pieds quelques fleurs, puis tous … dans un seul mouvement, tous me tournèrent le dos et commencèrent à marcher. Pour eux, je n’existais déjà plus, ils m’avaient rendu à la Nature  

- Et votre épouse ?

- Se joignant aux enfants, sans me regarder, elle avait ajouté quelques fleurs. Elle gardait une grande sérénité, que je peinais à interpréter.

- Le départ était là. Mais vous êtes un Rebelle, Miché-sarhad.

- Rebelle ? Pas maintenant et pas dans le sens où tu le crois, Euphrosine. Je n’ai pas essayé de suivre la tribu. Un Operator m’en aurait empêché. Et, honnêtement, j’en aurais été incapable. Mon investissement total dans la préparation des soupes m’avait épuisé, j’étais encore plus épuisé qu’à notre arrivée.

- Donc, vous ne vous êtes pas rebellé.

- Pas à ce moment-là, Euphrosine.

- Et votre épouse ?

- Un peu avant le départ, quand elle finissait de préparer les affaires dont elle devait se charger le dos,  elle avait levé les yeux avec un mince sourire suffisamment bref et discret pour que je sois le seul à le voir.

- Un sourire ?

- Énigmatique, Euphrosine, un sourire énigmatique.

- Le départ est donc arrivé, Michel.

- Le départ auquel chacun … auquel tout Nomade, doit se résoudre, Euphrosine. Sans se retourner, mon épouse commença à s’éloigner, et …

- Et ?

- … Et après quelques dizaines de pas, elle revint précipitamment, comme si elle avait oublié quelque chose d’important. L’Operator la regarda, mais ne réagit pas. Emma se cacha soigneusement derrière moi, peut-être pour éviter de mettre l’Operator dans l’embarras. Elle était au moins aussi vieille que moi. Depuis longtemps, elle ne pouvait plus donner de filles à la tribu. Bientôt il faudrait qu’à son tour, elle soit abandonnée, alors maintenant ou plus tard !
Et ce n’était pas la première fois qu’une épouse, ou un époux, préfère rester avec un conjoint Abandonné.
    Comme toutes les autres, notre tribu s’éloigna, chacune dans sa direction.
Mon épouse restait serrée contre moi. Nos familles, nos voisins, nos amis, nos cousins, tous ceux avec qui nous avions partagé nos vies, tous au loin s’évanouissaient.
Notre tribu n’était déjà plus qu’une vague forme de poussières légères, quand il nous sembla qu’une main en émergea, une main qui s’agitait, comme un aurevoir.
Cette main levée, pourtant si lointaine, ce signal, peut-être seulement imaginé, avait provoqué le long de notre corps, un frémissement, partagé.   

- Et vous êtes restés seuls, tous les deux, abandonnés.

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